Le nombre de Belges qui choisissent de passer leur retraite hors du royaume ne cesse de progresser. Selon les données consolidées du Service fédéral des Pensions (SFP), près de 67 800 pensionnés belges résident désormais à l’étranger, soit une hausse d’environ 25 % en cinq ans, nettement supérieure à la croissance globale du nombre de retraités en Belgique. Derrière ce mouvement, un double moteur se dessine : la recherche d’un coût de la vie plus abordable et des régimes fiscaux plus avantageux. Les dernières évolutions en matière d’imposition, notamment au Portugal, rebattent toutefois les cartes des destinations les plus prisées.
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Un exode gris largement européen
Plus de huit retraités belges sur dix installés à l’étranger vivent dans un autre pays de l’Union européenne. La hiérarchie des destinations est désormais bien établie, avec une large domination des pays voisins du sud.
La France arrive très largement en tête, avec entre 22 760 et 25 000 pensionnés belges. Ce choix s’explique par la proximité géographique, l’absence de barrière linguistique pour les francophones, la réputation du système de soins et la diversité des régions d’accueil. Des zones comme la Côte d’Azur, la Provence ou le Périgord concentrent une part importante de ces nouveaux résidents, séduits par un cadre jugé « rassurant » et familier.
L’Espagne se classe deuxième destination pour les retraités belges avec 10 916 personnes, attirées par un coût de la vie environ 23 % inférieur à celui de la Belgique et un dispositif fiscal exonérant d’impôt les pensions inférieures à 20 000 euros.
Les Pays-Bas (environ 4 700 pensionnés, majoritairement flamands) et l’Allemagne (environ 3 500) s’inscrivent dans ce mouvement, même si les motivations relèvent davantage de la proximité culturelle et familiale que de la recherche de « soleil à tout prix ». L’Italie, avec près de 1 750 retraités belges, combine pour sa part attrait climatique, richesse patrimoniale et un régime fiscal incitatif dans certaines régions méridionales.
Portugal : de l’eldorado fiscal à la normalisation
Longtemps présenté comme un paradis fiscal pour les retraités européens, le Portugal traverse une phase de stabilisation, voire de reflux, dans les flux de nouveaux pensionnés belges. Le pays compte aujourd’hui environ 1 600 retraités originaires de Belgique, mais l’attrait s’érode depuis la disparition progressive du statut de Résident Non Habituel (RNH).
Le régime RNH offrait une exonération totale d’impôt, puis une imposition plafonnée à 10 % sur les pensions de source étrangère pendant dix ans. Il n’est plus accessible aux nouveaux résidents. Seuls les Belges ayant obtenu ce statut avant sa suppression continuent d’en bénéficier jusqu’à la fin de leur période de dix ans.
À partir de 2026, un pensionné belge qui s’installe au Portugal est imposé selon le barème progressif standard de l’impôt sur le revenu portugais (IRS), avec des tranches comprises entre environ 13 % et 48 %. Une déduction spécifique est prévue pour les pensions, correspondant à 8,54 fois l’Index de soutien social, soit un abattement d’environ 4 587 euros par bénéficiaire, mais le régime n’a plus rien de l’eldorado fiscal des années précédentes.
Le régime successeur RNH 2.0, nommé IFICI, prévoit un taux forfaitaire de 20 % pour certains travailleurs hautement qualifiés (chercheurs, cadres du secteur technologique), mais exclut explicitement les pensions étrangères, privant ainsi les retraités belges de cet avantage fiscal.
Dans ce contexte moins avantageux, une annonce récente est toutefois venue atténuer la facture fiscale pour les résidents du pays, y compris les Belges. Le Premier ministre portugais Luís Montenegro a décidé une réduction de l’IRS sur les six premières tranches du barème progressif. Cette mesure doit se traduire par une baisse des retenues à la source à partir de novembre 2026, profitant à l’ensemble des contribuables résidents imposés au barème, parmi lesquels les nouveaux retraités belges.
Grèce, Italie, Espagne : les nouveaux pôles de compétitivité fiscale
Alors que le Portugal se normalise, d’autres pays misent au contraire sur des politiques fiscales offensives pour attirer les retraités étrangers. La Grèce s’est ainsi imposée comme l’une des grandes gagnantes des derniers classements internationaux. Elle propose aux pensionnés s’y installant un taux d’imposition unique de 7 % sur l’ensemble des revenus de source étrangère, pour une durée de quinze ans. Le coût de la vie y est par ailleurs environ 20 % inférieur à la moyenne de l’Europe occidentale, ce qui renforce l’intérêt de la destination pour des Belges soucieux de préserver leur pouvoir d’achat.
Dans plusieurs régions du sud de l’Italie, les pensions provenant de l’étranger bénéficient d’un taux forfaitaire de 7 %, valable pendant neuf ans. Ce dispositif, associé à un climat doux et à une forte attractivité culturelle, place le pays parmi les destinations de tête pour une retraite « au soleil » à moindre coût.
L’Espagne, de son côté, reste particulièrement compétitive. Outre le coût de la vie et les conditions climatiques, elle a réorienté sa politique de visas après la suppression en 2025 du Golden Visa immobilier. Les retraités belges se tournent désormais massivement vers le visa non lucratif (Non-Lucrative Visa, NLV), qui permet de résider dans le pays sans activité professionnelle, moyennant la preuve de ressources suffisantes.
Destinations hors UE : Maroc, Sénégal, Thaïlande en ligne de mire
Si la grande majorité des retraités belges expatriés restent dans l’UE, certains choisissent de s’éloigner davantage. Le Maroc attire plus de 6 000 d’entre eux, soit près d’un sur dix parmi ceux qui s’installent hors d’Europe. Des villes comme Agadir ou Essaouira sont particulièrement prisées pour leur climat, leur environnement francophone et un niveau de prix jugé très avantageux.
Le Sénégal émerge sur les radars, notamment autour de la station balnéaire de Saly, sur la Petite Côte. Le nombre total de Belges y reste limité – un peu plus de 125 personnes enregistrées en 2025/2026 –, mais la croissance est notable. Le pays combine un ensoleillement quasi permanent, un coût de la vie réduit et un régime fiscal attractif : une déduction pouvant aller jusqu’à 80 % sur les pensions est accordée à condition que celles-ci soient versées sur un compte local.
Des communautés significatives de retraités belges sont également recensées en Suisse (environ 1 450 personnes), au Canada (1 130), en Turquie (1 010) ou encore en Thaïlande (960), autant de destinations où la fiscalité, le climat ou des attaches familiales jouent un rôle déterminant.
Un contexte belge marqué par l’érosion du pouvoir d’achat
Ce mouvement de départs s’inscrit dans un climat d’inquiétude croissante sur le niveau de vie à la retraite. D’après l’Observatoire CBC et des études publiées par Belfius en 2026, 54 % des Belges estiment qu’ils ne pourront pas maintenir leur standard de vie une fois pensionnés. La banque calcule qu’il manque en moyenne 327 euros par mois à un retraité belge pour conserver son niveau de dépenses sans puiser lourdement dans son épargne.
Les économies budgétaires réalisées par l’État grâce à une baisse de plus de 55 000 départs à la retraite en une année, suite au durcissement du cadre réglementaire national.
Dans ce contexte, l’expatriation apparaît pour certains comme une manière d’amortir la perte de revenu en réduisant les dépenses quotidiennes et, dans certains cas, la pression fiscale.
Fiscalité : fracture entre pensionnés privés et fonctionnaires
La fiscalité joue un rôle central dans les choix de destination, mais elle ne concerne pas tous les retraités de la même manière. Pour les anciens salariés et indépendants, les conventions préventives de double imposition signées par la Belgique prévoient en général que la pension est imposée dans l’État de résidence. Un Belge qui s’installe en Espagne, en Italie ou en Grèce peut donc, en principe, être taxé uniquement selon les règles locales, souvent plus favorables que celles en vigueur en Belgique.
Les fonctionnaires retraités restent imposables en Belgique, même s’ils s’installent à l’étranger, sauf exception conventionnelle très ciblée. Cette différence de traitement est régulièrement dénoncée par des associations de Belges de l’étranger, comme l’Union francophone des Belges à l’étranger (UFBE), qui y voient une inégalité entre pensionnés.
Union francophone des Belges à l’étranger (UFBE)
Les experts fiscaux mettent également en garde contre le risque de double imposition de fait si le « domicile fiscal » en Belgique n’est pas clairement rompu. En cas de liens familiaux, patrimoniaux ou économiques encore très forts avec la Belgique, le SPF Finances peut continuer à considérer le retraité comme résident fiscal belge et taxer l’ensemble de ses revenus, alors même que le pays d’accueil réclame l’impôt. Il appartient alors au pensionné d’engager des démarches administratives, notamment auprès de l’administration du pays de résidence, pour faire valoir la convention bilatérale et obtenir un éventuel remboursement.
Des démarches administratives de plus en plus numérisées
Partir passer sa retraite à l’étranger implique enfin une série de formalités. Le SFP demande d’être informé au moins deux mois avant le départ via courrier signé, afin d’éviter toute interruption dans le paiement des pensions. Pour un départ au sein de l’Union européenne, le retraité doit se procurer, auprès de sa mutuelle, le formulaire S1, qui permet de transférer ses droits à l’assurance maladie vers le pays d’accueil.
Une fois installé, le pensionné doit chaque année prouver qu’il est toujours en vie pour continuer à percevoir sa pension belge. Les autorités ont entamé une automatisation de ces contrôles grâce à des échanges électroniques d’état civil avec plusieurs pays. La France, l’Allemagne, l’Espagne et le Luxembourg sont déjà intégrés, rejoints par les Pays-Bas depuis mars 2026. Dans ces États, l’envoi d’un certificat papier n’est plus nécessaire. En revanche, pour les autres destinations, l’envoi du document ou sa validation via la plateforme MyPension.be reste obligatoire. En l’absence de preuve, le versement de la pension est suspendu.
Entre recherche de soleil, arbitrages fiscaux et inquiétudes sur le pouvoir d’achat, la « retraite à l’étranger » est devenue pour des dizaines de milliers de Belges une option concrète plutôt qu’un simple rêve. Les récentes inflexions des régimes fiscaux, en particulier au Portugal, pourraient toutefois redistribuer les flux en faveur de nouvelles terres d’accueil comme la Grèce ou certaines régions d’Italie, sans remettre en cause le statut de la France et de l’Espagne comme bastions historiques de l’exode des pensionnés belges.
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