Autour de La Chaux-de-Fonds, une nouvelle génération de retraités fait le choix de vivre « à l’étranger »… tout en restant à quelques kilomètres seulement de l’ancienne place de travail. Installés dans le Doubs français, notamment à Morteau, Villers-le-Lac ou autour du Locle, ces anciens frontaliers misent toujours sur un différentiel de coût de la vie favorable. Mais à l’horizon 2026, ce calcul économique devient beaucoup plus complexe, entre durcissement fiscal en France, hausse des charges en Suisse et arrivée d’une 13e rente AVS.
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Un choix de résidence toujours motivé par le pouvoir d’achat
Pour de nombreux ex-salariés des Montagnes neuchâteloises, la stratégie reste la même au moment de la retraite : toucher une pension en francs suisses tout en vivant côté français. Dans ces communes frontalières du Doubs, les dépenses courantes restent, en moyenne, nettement inférieures à celles de La Chaux-de-Fonds, malgré la montée des prix et de la fiscalité en France.
En Suisse, un niveau de vie jugé décent à La Chaux-de-Fonds exigerait plus de 4 500 francs suisses par mois, alors qu’un couple de retraités peut vivre confortablement dans une région de province française avec un budget mensuel compris entre 1 800 et 2 500 euros, les prix de l’alimentation en Suisse étant encore de 50 % à 90 % plus élevés qu’en France.
Même si La Chaux-de-Fonds figure parmi les villes suisses les plus abordables en matière immobilière, les loyers et charges y demeurent globalement supérieurs aux communes voisines du Doubs, hors métropoles et zones littorales. De l’autre côté de la frontière, la combinaison d’un franc suisse structurellement fort face à l’euro et de prix français plus bas continue donc d’offrir un gain de pouvoir d’achat significatif aux nouveaux retraités.
Santé et impôts : un différentiel qui pèse lourd dans la balance
Au-delà des dépenses courantes, la question de l’assurance-maladie constitue un pivot de la décision. En Suisse, dans le canton de Neuchâtel, la LAMal reste obligatoire, individuelle et en constante augmentation. Pour 2026, l’Office fédéral de la santé publique a validé une hausse moyenne des primes de 3,9 % dans le canton. Le montant standard pour un adulte de plus de 26 ans s’élève à 687 francs par mois, avec une franchise de 300 francs. Même avec un modèle alternatif et la franchise maximale, la prime minimale tourne encore autour de 403,50 francs mensuels.
Pour un couple de retraités, la facture annuelle standard pour l’assurance de base avoisine 16 776 francs. En 2026, le canton de Neuchâtel a introduit un nouveau système d’octroi automatique de subsides pour les ménages modestes, simplifiant les démarches et allégeant une partie du coût. Cependant, pour de nombreux ex-frontaliers, la comparaison reste défavorable face au modèle français.
En France, les retraités relèvent de la Sécurité sociale et complètent généralement leur couverture par une mutuelle. Le coût d’une complémentaire santé pour un couple oscille en moyenne entre 100 et 200 euros par mois, un niveau sans commune mesure avec les primes LAMal. À la retraite, un nouveau droit d’option s’ouvre d’ailleurs pour les anciens frontaliers : rester affilié au système suisse ou basculer vers la PUMa/CMU française. En 2026, ce choix devient particulièrement délicat, la combinaison de l’inflation des soins et des nouvelles règles de prélèvements sociaux pouvant générer des écarts de plusieurs milliers d’euros par an.
Neuchâtel, l’un des cantons les plus imposés pour les seniors
Pour ceux qui demeurent fiscalement rattachés à La Chaux-de-Fonds, la pression fiscale cantonale constitue un autre élément décisif. Le canton de Neuchâtel figure parmi les plus lourds de Suisse pour les retraités. En 2026, un couple déclarant un revenu net de 80 000 francs supporte un impôt global (Confédération, canton, commune) d’environ 11 120 francs. Le coefficient communal de La Chaux-de-Fonds est fixé à 75 % de l’impôt cantonal simple pour la même année.
Un impôt sur la fortune est prélevé sur les avoirs nets dès les premiers seuils (hors 2e et 3e piliers non retirés). La grille neuchâteloise est réputée élevée par rapport à des cantons comme Zoug ou Nidwald. De plus, les retraités optant pour un retrait en capital de leur 2e pilier (LPP) sont très lourdement taxés : pour 100 000 francs retirés en 2026, l’impôt peut atteindre près de 5 680 francs, l’un des niveaux les plus élevés du pays.
À l’inverse, la France maintient une approche différente. Le revenu de pension bénéficie toujours d’un abattement forfaitaire de 10 % pour l’impôt sur le revenu, avec des plafonds compris entre 454 euros par retraite et 4 438 euros par foyer. Un célibataire déclarant 25 000 euros de pension annuelle s’acquitterait, par exemple, d’environ 1 100 euros d’impôt en 2026. Surtout, il n’existe plus d’impôt sur le patrimoine financier : seul l’IFI cible les biens immobiliers pour un patrimoine net dépassant 1,3 million d’euros.
Retraités « polypensionnés » et CDHR : le tour de vis fiscal français
Pour les nouveaux retraités du Doubs ayant cotisé des deux côtés de la frontière, l’année 2026 marque toutefois un tournant. La France met en œuvre plusieurs mesures qui diminuent fortement les avantages jusque-là liés au statut de « polypensionné ».
À la suite d’une décision du Conseil d’État de 2024, applicable pleinement en 2026, les anciens frontaliers percevant à la fois une pension française et une rente suisse voient disparaître les mécanismes qui plafonnaient leurs prélèvements sociaux. Leurs pensions helvétiques sont désormais soumises intégralement à la CSG, à la CRDS et à la CASA, pour un taux cumulé pouvant atteindre 9,1 % sans possibilité de plafonnement ni compensation. Cette évolution rogne directement le revenu disponible de nombreux ménages frontaliers retraités.
La Contribution Différentielle sur les Hauts Revenus fixe le seuil de hauts revenus à 250 000 euros pour une personne seule et à 500 000 euros pour un couple, un cap que peut franchir un retraité convertissant son 2e pilier (LPP) en capital.
Une fois ces seuils dépassés, un taux minimal effectif de 20 % s’applique, en lieu et place du taux forfaitaire habituel d’environ 7,5 % sur ces capitaux. L’Amicale des frontaliers a dénoncé à l’été 2026 un véritable « coup de massue » pour les épargnants qui avaient patiemment construit leur retraite sur ce mécanisme.
Une 13e rente AVS très attendue… et déjà contestée
Au milieu de ce paysage tendu, un élément positif se profile pour les retraités ayant cotisé au 1er pilier suisse : la mise en place de la 13e rente AVS. Adoptée par le peuple helvétique, elle doit être versée pour la première fois en décembre 2026. Concrètement, il s’agit d’un supplément annuel équivalant à un douzième du total des pensions perçues sur l’année, crédité automatiquement.
Cette mesure concerne aussi bien les retraités résidant en Suisse, notamment à La Chaux-de-Fonds, que ceux établis en France après une carrière de frontalier. Pour ces derniers, elle représente un gain direct de pouvoir d’achat. Mais ce surcroît de revenu sera intégré dans le revenu imposable et pourra, en France, faire grimper le taux d’imposition et les prélèvements sociaux, ou réduire l’accès à certaines aides et exonérations.
En Suisse, le financement de cette 13e rente suscite également un débat. Son coût est estimé entre 4 et 5 milliards de francs par an. Un vote populaire est prévu fin novembre 2026 sur une hausse de 0,4 point de TVA destinée à stabiliser les comptes de l’AVS à partir de 2028. À la fin de l’été 2026, une polémique politique éclate lorsque Didier Calame, conseiller national UDC neuchâtelois originaire de la région de La Chaux-de-Fonds, dépose une intervention parlementaire demandant d’exclure les résidents étrangers – notamment les retraités français – du bénéfice de cette 13e rente. L’argument avancé : ces derniers ne supporteraient pas directement la hausse de TVA en Suisse.
L’OSE s’oppose fermement à cette remise en cause du principe, rappelant que les pensions résultent de cotisations versées durant l’activité professionnelle, indépendamment du lieu de résidence au moment de la retraite.
L’Organisation des Suisses de l’étranger (OSE)
Pression immobilière et services publics sous tension dans le Haut-Doubs
Cette géographie des retraites a des effets visibles sur le terrain. Les anciens frontaliers qui s’installent durablement dans le Doubs, ou y passent désormais tout leur temps, alimentent la pression sur le marché immobilier local. Dans des communes comme Morteau ou Villers-le-Lac, la proximité de La Chaux-de-Fonds, grand centre horloger, entretient un niveau de prix élevé. Les retraités disposant de pensions suisses parviennent à se maintenir dans ces secteurs, mais contribuent, par leur pouvoir d’achat supérieur, à tirer les valeurs immobilières vers le haut.
Dans le Haut-Doubs, le vieillissement d’une population aux revenus relativement confortables accroît les besoins médicaux. Or, la région connaît une pénurie chronique de professionnels de santé. Cette combinaison exacerbe la tension et renforce le sentiment de saturation dans les territoires frontaliers.
Un lien distendu avec La Chaux-de-Fonds, que la culture tente de retisser
Du côté suisse, la ville de La Chaux-de-Fonds voit ces retraités se détacher progressivement de la vie locale. Une fois la retraite prise, beaucoup cessent de traverser la frontière au quotidien, n’ont pas de droits politiques sur place et se recentrent sur leur lieu de résidence dans le Doubs. Le tissu social, associatif et économique chaux-de-fonnier perd ainsi une partie de ceux qui ont pourtant contribué, durant des décennies, à la prospérité de son industrie horlogère.
Les autorités locales misent sur le label de Capitale culturelle suisse 2027 pour retisser des liens et renforcer les connexions transfrontalières.
Le 22 septembre 2026, les responsables du programme « La Chaux-de-Fonds Capitale Culturelle » (lcdf27) ont dévoilé plus de 300 événements et 37 projets participatifs, avec un lancement prévu fin décembre 2026.
L’un des objectifs affichés est de construire des ponts avec les populations transfrontalières, y compris les retraités, porteurs d’une histoire commune entre la ville et les vallées du Doubs.
Un passage à la retraite sous haute complexité administrative
Au-delà des arbitrages économiques et fiscaux, la transition vers la retraite reste marquée par une grande complexité administrative. La coordination entre la Caisse cantonale neuchâteloise de compensation, qui gère la part AVS, et la CARSAT côté français demeure un point de friction. Les spécialistes recommandent de lancer les démarches de liquidation de pension entre six mois et un an avant la date de départ pour éviter tout « trou » de revenu.
Pour les nouveaux retraités installés près de La Chaux-de-Fonds mais vivant en France, l’étranger est donc moins une aventure lointaine qu’un délicat exercice d’équilibriste. Entre deux systèmes sociaux et fiscaux qui se durcissent, ils cherchent encore à faire jouer, à leur avantage, une frontière devenue à la fois opportunité économique et source de nouvelles vulnérabilités.
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