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Suspension des échanges à la Bourse de Tunis : analyse d’un événement rare

par | Actualités
Publié le 29 juillet 2026

La Bourse des valeurs mobilières de Tunis (BVMT) a connu, à la fin juillet 2026, deux suspensions générales et successives des échanges, déclenchées automatiquement par les mécanismes de « coupe-circuit » prévus par sa réglementation. Ces interruptions, provoquées par une chute rapide de l’indice de référence TUNINDEX, constituent un événement exceptionnel qui met en lumière la sensibilité du marché tunisien aux changements réglementaires, en particulier dans le secteur bancaire.

Retrouvez le podcast de cet article ci-dessous :

par Cyril Jarnias

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Deux suspensions générales en moins de 24 heures

Les 28 et 29 juillet 2026, la BVMT a activé à deux reprises, pour l’ensemble du marché actions, le premier niveau de son dispositif de sauvegarde. Ce mécanisme, décrit à l’article 3.7 du Règlement de parquet de la Bourse de Tunis, vise à limiter les mouvements de panique en cas de forte volatilité de l’indice TUNINDEX.

Le 28 juillet, en milieu de séance, l’indice a brusquement décroché de 3,47 %, revenant à 19 739,81 points. Le seuil réglementaire de -3 %, qui déclenche le « niveau 1 » du coupe-circuit, a ainsi été franchi, conduisant à la suspension automatique de toutes les négociations pendant une heure. En raison des horaires d’été – la séance continue se terminant à midi –, cette interruption est intervenue pratiquement au moment de la clôture, empêchant toute reprise des échanges avant le lendemain.

3,16

Le TUNINDEX a chuté de 3,16 % le 29 juillet, atteignant 19 115,70 points peu après l’ouverture.

À la reprise, la tendance est restée brièvement baissière, l’indice frôlant un repli de l’ordre de 4 %, se rapprochant du seuil de -5 % qui, au niveau 2 du dispositif, aurait entraîné l’arrêt définitif de la séance pour toute la journée. Le marché a finalement opéré un retournement spectaculaire : le TUNINDEX a clôturé la séance du 29 juillet en hausse de 1,31 %, à 19 999,20 points, porté par un rebond des valeurs bancaires.

Un coupe-circuit encadré par une réglementation précise

Le dispositif de suspension automatique des échanges à la Bourse de Tunis est conçu pour encadrer les épisodes de volatilité extrême. Il repose sur deux paliers d’intervention, centrés sur les variations du TUNINDEX.

Le premier niveau est activé lorsque la baisse de l’indice dépasse 3 % par rapport à la veille. Dans ce cas, toutes les transactions sur les titres concernés sont interrompues pour une durée d’une heure. Pendant cette phase de gel, les intermédiaires en Bourse et les investisseurs ont la possibilité d’annuler ou de modifier les ordres déjà saisis, afin d’adapter leur stratégie dans un contexte plus calme.

Attention :

Si la chute atteint ou dépasse 5 %, la séance est suspendue pour le reste de la journée. Le dernier cours traité avant l’interruption devient le cours de clôture officiel, et la cotation normale reprend le lendemain.

Les deux épisodes de fin juillet 2026 correspondent à deux activations successives du premier niveau. Aucun basculement au deuxième niveau n’a été constaté, ce qui signifie que, malgré la rapidité de la correction, la baisse n’a jamais atteint le seuil de -5 %. Les autorités de marché considèrent que ce système a joué son rôle en apportant, à court terme, un sas de réflexion aux opérateurs et en évitant une spirale de ventes incontrôlées.

Un choc réglementaire à l’origine de la panique

Si la correction intervient après une longue phase de hausse, les analystes s’accordent à considérer qu’un choc réglementaire a servi de déclencheur immédiat à la brusque nervosité du marché. Quelques jours avant ces suspensions, un décret présidentiel, le n° 2026-148, a été publié pour mettre en œuvre l’article 412 ter du Code de commerce.

Ce texte impose aux banques tunisiennes d’allouer au moins 8 % de leurs bénéfices nets de l’exercice précédent au financement de crédits dits « sur l’honneur », destinés aux porteurs de petits projets, aux petites et moyennes entreprises (PME) et aux entreprises communautaires. Ces financements doivent être octroyés sans intérêts, sans garanties réelles et sans frais d’étude.

Bon à savoir :

Le décret fixe des plafonds de crédit : 5 000 DT pour la consommation, 10 000 DT pour les petits projets, 25 000 DT pour les PME. Remboursement jusqu’à 10 ans avec un différé possible de 6 mois. Les banques doivent approvisionner un compte dédié sous 15 jours après l’AGO.

Pour de nombreux investisseurs, ces nouvelles obligations réduisent mécaniquement les bénéfices distribuables sous forme de dividendes, au profit du financement de prêts non rémunérés et non garantis. Elles font aussi craindre une augmentation du risque de défaut, et donc une hausse des provisions pour créances douteuses, ce qui pèserait à la fois sur les fonds propres et sur la rentabilité future des établissements financiers.

Une remise en cause du moteur boursier bancaire

Le secteur bancaire représente une part importante de la capitalisation de la Bourse de Tunis et a largement porté la hausse de l’indice en 2026. L’économiste Ridha Chkoundali rappelle que l’envolée récente du marché reposait en grande partie sur les profits records des banques, eux-mêmes fortement alimentés par le financement du déficit de l’État via l’achat de bons du Trésor.

Exemple :

Dans ce contexte, l’obligation de consacrer 8 % des bénéfices à des prêts non rémunérés apparaît comme un changement de paradigme pour le modèle économique des banques. Une baisse de leur rentabilité et une pression accrue sur leurs liquidités pourraient, à terme, réduire leur capacité à financer l’État, au moment même où ce dernier demeure fortement dépendant du marché domestique pour se refinancer.

La forte correction des valeurs bancaires au lendemain de la publication du décret a donc eu un effet direct sur le TUNINDEX, conduisant à l’activation des coupe-circuits. Les mêmes valeurs ont ensuite conduit le rebond du 29 juillet, illustrant la centralité du secteur dans la dynamique boursière tunisienne.

Un retournement après une envolée historique

Les suspensions de fin juillet interviennent dans un marché qui venait d’enchaîner plusieurs mois de progression soutenue. Le 17 juillet 2026, soit quelques jours avant la correction, le TUNINDEX avait atteint un niveau record de 21 552,73 points, ce qui représentait une hausse de plus de 60 % depuis le début de l’année.

Certains intermédiaires de marché, tels que MAC SA ou Tunisie Valeurs, interprètent la baisse brutale comme une correction technique logique après cette phase de hausse exceptionnelle, plutôt que comme le signal d’une crise de fond. Selon eux, la réaction initiale aurait été amplifiée par l’ampleur des gains accumulés et par des prises de profit massives, accentuées par l’annonce réglementaire sur les banques.

MAC SA ou Tunisie Valeurs

D’autres acteurs, comme l’Association nationale des petites et moyennes entreprises (ANPME), y voient le révélateur de fragilités plus profondes. L’association souligne notamment le décalage entre une sphère financière dynamique, portée par la spéculation et par la rentabilité du secteur bancaire, et une économie réelle en difficulté, marquée par un taux d’investissement historiquement bas. Dans cette lecture, la correction boursière met au jour les limites d’un système où les performances financières ne reflètent pas pleinement la santé du tissu productif.

Un cadre réglementaire qui mise sur la transparence

Au-delà des coupe-circuits, la régulation du marché financier tunisien s’appuie principalement sur la loi n° 94-117 relative à la réorganisation du marché financier. Ce texte impose aux sociétés faisant appel public à l’épargne de publier leurs états financiers annuels certifiés dans un délai maximum de quatre mois après la clôture de l’exercice. Pour l’exercice 2025, la date butoir se situait donc à la fin avril 2026.

Le Conseil du Marché Financier (CMF) et la BVMT disposent de pouvoirs d’injonction et de sanction en cas de non-respect de ces obligations de transparence, pouvant aller jusqu’à la suspension, voire à la radiation des titres. En juillet 2026, un rapport faisait état de dix sociétés, sur un total de 75 cotées, qui n’avaient pas encore publié leurs comptes 2025 dans les délais requis.

Astuce :

Des suspensions ciblées et temporaires de cotation sont régulièrement décidées, indépendamment des épisodes de volatilité globale. Elles visent à garantir une diffusion équitable de l’information, par exemple avant des communiqués importants, ou à protéger les investisseurs en cas de doutes sérieux sur la situation financière ou la gouvernance d’un émetteur.

Ainsi, les actions de Land’Or avaient été suspendues le 19 février 2026, le temps de communiquer sur une opération de prise de participation de 36 % par Poulina Group Holding. De même, la valeur SOTUVER a été suspendue à partir du 12 mars 2026, après le dépôt auprès du CMF d’une demande d’autorisation pour l’acquisition d’un bloc de contrôle de 41,28 % de son capital par la société B.A. GLASS B.V.

Un marché sensible aux chocs, mais doté de garde-fous

L’épisode de double suspension générale des échanges à la Bourse de Tunis illustre la forte sensibilité du marché tunisien aux annonces réglementaires touchant son principal moteur, le secteur bancaire. Il confirme également le rôle central joué par les mécanismes de coupe-circuit pour encadrer des mouvements de prix extrêmes et prévenir des réactions en chaîne potentiellement déstabilisatrices.

Évaluation des dispositifs économiques

Analyse des impacts à court et moyen terme des mesures gouvernementales

Court terme : Casser la baisse

Arrêt du rythme de la baisse et rééquilibrage des ordres, illustré par le renversement de tendance du 29 juillet après la reprise des transactions.

Moyen terme : Impact économique

L’effet réel dépendra de l’application du décret n° 2026-148 et de la capacité des crédits sur l’honneur à soutenir l’investissement des petites entreprises sans fragiliser les bilans bancaires.

L’événement reste, à ce stade, rare dans l’histoire récente du marché tunisien. Il met en lumière l’interdépendance étroite entre la sphère financière, la régulation bancaire et les choix de politique publique en matière de financement de l’économie réelle. Pour les autorités comme pour les investisseurs, il constitue un test grandeur nature de la robustesse des règles en place et de la résilience de la place de Tunis face aux chocs réglementaires.

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