La flambée des tensions au Moyen-Orient et la fermeture du détroit d’Ormuz ont brutalement inversé, au printemps 2026, la trajectoire désinflationniste qui prévalait depuis la fin de 2025. En quelques jours, les prévisions d’inflation des chefs d’entreprise ont été revues à la hausse, sous l’effet d’un choc énergétique perçu comme violent mais temporaire, tandis que les grandes institutions internationales rehaussaient leurs scénarios de hausse des prix pour l’ensemble de l’année.
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Un conflit au Moyen-Orient qui renverse le scénario désinflationniste
L’intensification du conflit en Iran, déclenchée par des frappes israélo-américaines suivies de la fermeture du détroit d’Ormuz, a provoqué un choc d’offre négatif à l’échelle mondiale. La perturbation de cette voie maritime stratégique et les dégâts sur les infrastructures énergétiques ont fait bondir les prix des matières premières et du pétrole brut, remettant en cause la phase de forte désinflation observée fin 2025 et début 2026.
La Banque mondiale prévoit une croissance mondiale limitée à 2,5 %, son plus bas niveau depuis la pandémie de Covid-19.
Le Fonds monétaire international a lui aussi révisé ses prévisions : pour la zone euro, la croissance est attendue à 0,9 % (contre 1,1 % auparavant) et l’inflation projetée à 2,8 %, reflet direct de l’envolée des coûts énergétiques. À l’échelle planétaire, le FMI anticipe une inflation moyenne de 4,4 %.
Les anticipations des chefs d’entreprise basculent avec la fermeture d’Ormuz
La brutalité du choc apparaît nettement dans les données recueillies par la Banque de France lors de son enquête mensuelle de conjoncture. Réalisée du 25 février au 4 mars 2026 auprès de 1 500 dirigeants, cette enquête a été directement percutée par le déclenchement du conflit pendant la phase de collecte.
Avant la crise, les chefs d’entreprise prévoyaient une désinflation à 1,5 % sur un an. Après la fermeture du détroit d’Ormuz le 2 mars, ces prévisions bondissent de 0,4 point, puis de 0,7 point en moyenne le 4 mars. La part des dirigeants anticipant une inflation ≥ 4 % triple, passant de 5 % à près de 15 %.
Cette révision marque un changement de régime dans la perception des risques de prix, alors même que, quelques semaines auparavant, les entreprises se projetaient dans un environnement de stabilité, voire de modération durable de l’inflation. L’onde de choc géopolitique a donc immédiatement contaminé les anticipations de court terme.
En revanche, les anticipations à plus long horizon – trois à cinq ans – n’ont été ajustées qu’à la marge, de 0,1 à 0,3 point. Les entreprises jugent le choc énergétique extrêmement violent, mais surtout transitoire, et ne révisent qu’avec prudence leur vision de l’inflation de moyen terme. Cette distinction entre court et long terme est jugée déterminante par les autorités monétaires, qui cherchent à ancrer les anticipations pour éviter un emballement durable des prix.
Un choc énergétique sans spirale prix-salaires immédiate
Dans ce contexte de flambée des coûts, un point clé ressort des travaux de la Banque de France : les prévisions de hausse des salaires n’ont pas été immédiatement révisées par les entreprises. Les dirigeants n’anticipent pas, à ce stade, de généralisation des revalorisations de rémunérations proportionnelles à l’inflation, ce qui écarte à court terme le risque d’une spirale prix-salaires.
Aucune transmission généralisée et excessive de l’inflation vers les salaires n’est observée. Les entreprises tentent de contenir la progression de leur masse salariale pour compenser la poussée des coûts de l’énergie, tout en ajustant leurs prix de vente avec prudence, afin de ne pas perdre leurs clients.
Emmanuel Moulin, gouverneur de la Banque de France
Cette stratégie se voit déjà dans les données conjoncturelles françaises. Selon l’INSEE, l’inflation annuelle est passée de 2,2 % en avril à 2,4 % en mai 2026, après avoir touché un point bas de 0,3 % en janvier. L’indice des prix à la consommation harmonisé atteint 2,8 % sur un an en mai. La principale source de cette accélération est la facture énergétique : les prix de l’énergie bondissent de 16,6 % sur un an, tirés notamment par une hausse de 11,3 % du gaz en mai. L’inflation sous-jacente, hors énergie et produits volatils, remonte également, de 1,2 % à 1,5 % entre avril et mai, signe que le choc commence à se diffuser à d’autres segments, notamment les services.
La prévision de croissance française a été ramenée à 0,7 % par le FMI.
Les banques centrales resserrent le cap pour ancrer les anticipations
Face à la remontée des anticipations d’inflation des entreprises et des ménages, la priorité des banques centrales est d’éviter un désancrage durable. La Banque centrale européenne a ainsi surpris les marchés en décidant, le 11 juin, de relever de 25 points de base ses trois taux directeurs, une première depuis 2023. Le taux de refinancement principal est porté à 2,25 %.
La BCE justifie ce resserrement par les pressions inflationnistes issues de la guerre au Moyen-Orient et de la hausse du prix du baril. Elle prévoit une inflation moyenne de 3,0 % dans la zone euro en 2026 et révise la croissance attendue à 0,8 %.
Aux États-Unis, la Réserve fédérale se trouve confrontée à un dilemme similaire, mais dans un contexte politique tendu. L’inflation annuelle a accéléré à 4,2 % en mai, tirée par une hausse spectaculaire de 40,5 % des prix des carburants. Le nouveau président de la Fed, Kevin Warsh, installé fin mai, doit arbitrer entre la pression de la Maison-Blanche, qui réclame des baisses de taux en pleine érosion du pouvoir d’achat à l’approche des élections de mi-mandat, et la nécessité de préserver la crédibilité anti-inflationniste de l’institution. Les grandes banques d’investissement s’attendent désormais à un maintien des taux directeurs jusqu’à la fin de l’année.
Dans l’Union économique et monétaire ouest-africaine, la BCEAO constate la transmission du choc via les prix des carburants entre mars et mai, mais l’inflation globale reste contenue grâce à une bonne campagne agricole. Le débat sur l’ancrage des anticipations concerne aussi les pays émergents et en développement, touchés par la flambée des coûts d’importation.
Un climat des affaires dégradé et des investissements gelés
La dégradation brutale de l’environnement inflationniste se traduit dans le moral des chefs d’entreprise. La « Grande consultation des entrepreneurs » menée par les chambres de commerce et OpinionWay fait apparaître, fin mai 2026, une chute de 7 points de l’indicateur d’optimisme, ramené à 55. Ce niveau est le plus bas depuis la crise sanitaire de 2020, et la baisse est particulièrement marquée chez les petites entreprises à faibles marges. Au total, 56 % des dirigeants interrogés estiment que la situation économique générale « était meilleure hier ».
L’indice PMI composite Flash S&P Global pour la France a reculé à 44,9 en mai, signalant une contraction de l’activité économique.
Dans ce contexte, les entreprises adoptent des stratégies de prudence extrême. Les projets d’investissement productif sont reportés, en particulier dans l’immobilier d’entreprise, en raison du renchérissement du crédit lié à la politique de la BCE. Les dirigeants cherchent prioritairement à préserver leur trésorerie plutôt qu’à financer des développements risqués.
Les autorités monétaires alertent sur la fragmentation croissante entre entreprises résilientes, capables de répercuter la hausse des prix, et entreprises très endettées pénalisées par des taux élevés persistants. Cela suscite la crainte d’une « prospérité sans profit », où le chiffre d’affaires nominal augmente grâce aux prix mais les marges se réduisent.
Des secteurs très exposés au coût de l’énergie
Les effets sectoriels du choc énergétique sur les anticipations d’inflation sont également documentés. Un rapport de Bpifrance Le Lab, publié mi-juin, montre que la hausse des prix de l’énergie frappe particulièrement certains secteurs français. Les services de transport, très dépendants des carburants, l’agriculture, via l’augmentation du prix des engrais azotés corrélée au gaz, et les industries manufacturières électro-intensives figurent parmi les plus exposés.
Les entreprises anticipent des hausses de coûts persistantes, les obligeant à ajuster leurs tarifs plus fréquemment, ce qui renforce l’inertie inflationniste. Les États disposent de marges budgétaires limitées pour subventionner l’énergie, contrairement à 2022, ce qui accroît l’importance des politiques monétaires et des décisions internes des entreprises.
Sur les marchés, la perspective d’un accord-cadre à Genève prévoyant la réouverture progressive du détroit d’Ormuz a entraîné un repli du prix du Brent sous les 90 dollars le 12 juin, après des pointes à plus de 100-110 dollars en mai. Mais les prévisionnistes restent prudents : ITR Economics a relevé dès le 1er juin sa prévision d’indice des prix à la production pour 2026 de 3,4 % à 5,0 %, arguant de la hausse rapide des métaux industriels et du pétrole, tandis que des analystes comme ceux de J.P. Morgan estiment que la persistance de goulets d’étranglement logistiques et la hausse des coûts dans les technologies pourraient pousser l’inflation sous-jacente mondiale bien au-delà de 3 % si les perturbations d’Ormuz se prolongent.
Des dirigeants en quête de visibilité et de simplification
Au-delà des chiffres, les enquêtes mettent en lumière les préoccupations structurelles des dirigeants face à ce nouvel environnement inflationniste. Une large majorité d’entre eux réclament une simplification administrative rapide et une réduction des contraintes réglementaires, qu’ils jugent incompatibles avec la nécessité de réagir vite à un choc de coûts d’une telle ampleur.
De nombreux entrepreneurs demandent la généralisation de « tests PME » sur toute nouvelle réglementation, afin d’évaluer son coût et son applicabilité avant mise en œuvre, pour éviter d’alourdir les charges des entreprises alors que leurs marges sont comprimées par l’énergie et que les perspectives de croissance sont revues à la baisse.
Dans ce contexte, les prévisions des chefs d’entreprise face à l’inflation en 2026 apparaissent à la fois plus élevées et plus incertaines, oscillant entre la crainte d’un choc durable sur les coûts et l’espoir d’un reflux rapide en cas de détente géopolitique. Pour les décideurs publics comme pour les banques centrales, l’enjeu est désormais de stabiliser ces anticipations sans étouffer davantage une économie déjà fragilisée par le ralentissement de l’activité.
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