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Les Origines Portugaises d’Abramovich : un passeport au cœur d’un séisme judiciaire et politique

par | Actualités
Publié le 5 octobre 2026

L’obtention de la nationalité portugaise par Roman Abramovich, en un délai record de deux mois et demi, continue de provoquer une onde de choc judiciaire, politique et diplomatique. Alors que l’oligarque russe-israélien conserve toujours son passeport portugais et, avec lui, la citoyenneté européenne, la justice portugaise n’a pas encore tranché sur la régularité de cette naturalisation. Dans le même temps, les juges de l’Union européenne ont confirmé que ce statut ne le protège pas des sanctions imposées en raison de ses liens économiques avec la Russie.

Retrouvez le podcast de cet article ci-dessous :

par Cyril Jarnias

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Un passeport portugais qui ne protège pas des sanctions européennes

Le Tribunal général de l’Union européenne, siégeant à Luxembourg, a rejeté la tentative de Roman Abramovich de faire annuler le renouvellement des sanctions économiques et des restrictions de déplacement décidées par le Conseil de l’UE. Les avocats de l’homme d’affaires soutenaient que, devenu citoyen portugais, et donc citoyen de l’Union, il devait bénéficier de la liberté de circulation et des garanties offertes par la Charte des droits fondamentaux.

Les mesures restrictives sont « proportionnées et justifiées ». Cette décision est fondée sur les participations importantes de Roman Abramovich dans de grands groupes russes de la sidérurgie et de l’extraction minière, notamment Evraz et Norilsk Nickel, considérés comme des sources de revenus stratégiques pour l’État russe. L’interdiction d’entrée et de transit sur le territoire de l’Union peut s’appliquer à des citoyens de l’UE, sous réserve de garanties particulières, lorsque ceux-ci sont visés par un régime de sanctions.

Les juges

En pratique, Roman Abramovich conserve le droit de se rendre au Portugal, dont il est ressortissant, mais reste interdit de séjour dans les autres États membres. Sa demande d’un million d’euros de dommages et intérêts a, elle aussi, été rejetée.

Une naturalisation éclair qui déclenche une enquête pénale

À l’origine de la controverse se trouve l’obtention, en avril 2021, de la nationalité portugaise par Roman Abramovich, via un régime spécial de naturalisation destiné aux descendants de Juifs séfarades expulsés au XVe siècle. La procédure, validée en seulement deux mois et demi, a immédiatement suscité des interrogations sur d’éventuels passe-droits.

Le dossier a été instruit à partir d’un certificat d’ascendance séfarade délivré par la communauté juive de Porto (Comunidade Israelita do Porto, CIP). C’est ce document qui se trouve au centre d’une vaste enquête pénale menée par le Département central d’enquête et d’action pénale (DCIAP), sous l’intitulé d’« opération Porta Aberta ».

Bon à savoir :

Les magistrats portugais examinent les conditions dans lesquelles la communauté de Porto a invoqué un supposé « intérêt national » pour accélérer la procédure. Les soupçons portent sur des faits potentiels de corruption active, trafic d’influence, faux et usage de faux, blanchiment d’argent et fraude fiscale qualifiée. Le grand rabbin de Porto, Daniel Litvak, qui a signé le certificat d’ascendance séfarade de Roman Abramovich, et le juriste Francisco de Almeida Garrett ont tous deux été placés sous le statut d’« arguido », c’est‑à‑dire de suspects formels.

Cinq ans après la naturalisation de l’oligarque, le ministère public n’est toutefois parvenu ni à boucler l’enquête ni à prononcer un non-lieu, selon des informations publiées par la presse portugaise. L’affaire demeure donc juridiquement ouverte, sans décision définitive.

Un rabbin mis en cause, puis partiellement blanchi sur la forme

Les investigations ont conduit à l’imposition de mesures de contrôle judiciaire strictes à l’encontre du rabbin Daniel Litvak, incluant notamment une interdiction de quitter le territoire portugais. Mais ces contraintes ont été annulées par la Cour d’appel de Lisbonne à la fin de l’année 2022.

Attention :

Les juges d’appel ont jugé que les accusations du parquet ne reposaient, à ce stade, sur aucun élément concret. Cette décision ne met pas fin à la procédure pénale, mais la communauté juive de Porto l’a brandie comme la preuve que l’enquête aurait été déclenchée sur la base de dénonciations anonymes et infondées.

Pour la CIP, l’ensemble de l’affaire relèverait d’une « campagne de diffamation » visant à discréditer son rôle dans l’application de la loi séfarade. L’organisation soutient que le dossier généalogique de Roman Abramovich respectait pleinement les critères en vigueur au moment de la demande.

La riposte judiciaire de la communauté juive de Porto

Face aux accusations de falsification de documents et de corruption, la communauté juive de Porto a choisi de contre-attaquer sur le terrain civil. Elle a déposé une plainte devant le tribunal civil de Lisbonne contre l’État portugais, réclamant au moins 10 millions d’euros de dommages et intérêts pour atteinte à sa réputation.

Exemple :

La CIP affirme avoir été victime d’une opération orchestrée par les autorités de Lisbonne, fondée sur des fuites, des rumeurs et des plaintes anonymes. Elle soutient que le contrôle judiciaire imposé puis annulé à l’encontre de son grand rabbin a aggravé ce préjudice d’image, sans que des preuves tangibles de malversations ne soient présentées à ce jour.

Ce bras de fer judiciaire illustre la fracture profonde que le dossier Abramovich a ouverte au sein de la société portugaise et de ses institutions : d’un côté, les autorités et les ONG anticorruption qui dénoncent un système dérivant vers une forme de « mafia des passeports » ; de l’autre, des acteurs communautaires qui affirment avoir appliqué, de bonne foi, une loi de réparation historique.

Une loi de réparation historique devenue symbole de dérive

Le régime de naturalisation mis en place en 2015 visait à reconnaître les descendants des Juifs séfarades expulsés du Portugal au XVe siècle, en leur offrant une voie accélérée vers la nationalité. Dans les faits, la procédure reposait en grande partie sur des certificats délivrés par des communautés juives portugaises, chargées d’attester l’ascendance séfarade des candidats.

L’affaire Roman Abramovich a servi de catalyseur politique pour remettre en cause ce dispositif. Dès que la naturalisation de l’oligarque est devenue publique, des critiques se sont multipliées sur la scène internationale. Alexeï Navalny a qualifié Roman Abramovich de « portefeuille de Poutine » et accusé le Portugal de permettre à un proche du Kremlin d’accéder à une nationalité de l’UE et de l’OTAN, en usant potentiellement de pots-de-vin ou de circuits officiels complaisants.

Alexeï Navalny

Au Portugal, l’ONG Transparency International Portugal a dénoncé l’émergence d’une « mafia des passeports », estimant que la loi de mémoire historique était en train de se transformer en un canal de type « golden visa » pour de grandes fortunes étrangères. Selon ces critiques, l’esprit de réparation morale aurait été progressivement supplanté par des motifs financiers et une logique de marché.

Le gouvernement portugais a qualifié les accusations de Navalny de « profondément injustes et insultantes », tout en lançant rapidement des investigations administratives et pénales. Sous la pression politique et médiatique, la réforme de la loi sur la nationalité s’est imposée comme une priorité.

Une réforme radicale de la nationalité portugaise

Après des mois de vifs débats parlementaires, le Portugal a adopté une nouvelle loi sur la nationalité qui abroge définitivement le régime exceptionnel de 2015 pour les descendants de Juifs séfarades. Le texte, promulgué par le président António José Seguro, entérine la fermeture de ce canal accéléré, tout en durcissant formellement les conditions de naturalisation classiques.

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Le nouveau délai de résidence légale requis pour demander la nationalité portugaise est de dix ans pour les ressortissants non européens et non lusophones.

Les autorités ont insisté sur le fait que cette abrogation ne s’appliquait pas rétroactivement. Concrètement, la nationalité de Roman Abramovich ne peut pas être retirée sur la seule base de ce changement législatif. Toute déchéance éventuelle ne pourrait intervenir qu’à l’issue d’une décision de justice définitive démontrant que la nationalité a été obtenue par fraude caractérisée lors de l’enregistrement initial.

Citoyenneté maintenue, incertitudes persistantes

Malgré les rumeurs récurrentes sur les réseaux sociaux, aucune décision officielle n’a révoqué le passeport portugais de Roman Abramovich. Les documents judiciaires européens mentionnent explicitement qu’il détient trois nationalités : russe, israélienne et portugaise. Sa citoyenneté portugaise restait pleinement en vigueur au moment où le Tribunal de l’UE se prononçait sur ses sanctions.

Bon à savoir :

Le cadre juridique portugais interdit l’annulation administrative rétroactive et automatique de la nationalité. Une privation de citoyenneté ne peut être prononcée qu’à l’issue d’un jugement définitif établissant que la naturalisation a été fondée sur une fraude substantielle. L’enquête pénale en cours à Lisbonne n’étant pas encore conclue, la question de la régularité des « origines portugaises » de l’oligarque reste en suspens.

Ce statu quo entretient une situation paradoxale : Roman Abramovich est à la fois un citoyen de l’Union européenne, bénéficiant d’un passeport d’un État membre, et un individu soumis à un gel de ses avoirs, à une interdiction d’entrée et à des mesures restrictives que la justice européenne juge pleinement fondées.

Un mystère judiciaire plus qu’un roman d’espionnage

Derrière l’expression de « mystère étrange » entourant les origines portugaises de l’oligarque se cache avant tout un enchevêtrement juridique complexe. La rapidité de la procédure de naturalisation, la dépendance à des certificats communautaires, l’absence à ce jour de conclusions définitives de la justice portugaise et la confirmation, par l’UE, de sanctions lourdes malgré la citoyenneté européenne composent un tableau où se mêlent droit national, droit européen et enjeux géopolitiques.

Astuce :

L’enquête menée par le DCIAP, l’action en justice de la communauté juive de Porto contre l’État et la réforme drastique de la loi sur la nationalité seront déterminantes pour comprendre si le cas Roman Abramovich résulte d’un détournement frauduleux d’un mécanisme de réparation historique, d’une faille institutionnelle ou simplement d’une application discutable mais légale d’un dispositif aujourd’hui supprimé.

En attendant ces réponses, une chose est acquise : les « origines portugaises » de Roman Abramovich ont déjà profondément transformé la manière dont le Portugal – et, plus largement, l’Union européenne – conçoivent la frontière entre mémoire historique, souveraineté nationale et sécurité collective.

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