Pendant des années, Barcelone a été l’un des symboles européens de l’essor d’Airbnb. Des milliers d’appartements ont basculé de la location classique vers le tourisme de courte durée, les loyers se sont envolés, les habitants ont vu leurs quartiers se transformer. Désormais, le mouvement s’inverse brutalement : à partir de 2028, la ville aura quasiment éradiqué les locations touristiques de type Airbnb. Cette bascule, déjà en cours, recompose de fond en comble le marché locatif de la capitale catalane.
Derrière le bras de fer médiatisé sur Airbnb se cache un enjeu décisif : savoir qui pourra se loger à Barcelone, à quel prix et dans quelles conditions. La prétendue pénurie d’Airbnb ne résout pas à elle seule une crise immobilière devenue structurelle.
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De l’euphorie Airbnb à la mise à l’index

En une décennie, la trajectoire de Barcelone avec les locations touristiques a viré à 180 degrés. Airbnb y ouvre un bureau en 2012, surfant sur le boom du tourisme urbain et sur la promesse d’une « économie du partage » qui permettrait aux particuliers de « valoriser » leur logement. Très vite, la ville devient l’une des destinations phares de la plateforme, dans son top 10 mondial.
Plus de 13 000 logements sont exploités sous licence touristique à Barcelone, dont plus de 10 000 appartements d’usage touristique (HUT) strictement encadrés.
Dans la pratique, Barcelone s’est retrouvée en première ligne d’un phénomène décrit par de nombreuses études : la conversion massive d’appartements résidentiels en logements de courte durée. Les travaux de chercheurs comme García-López et ses co-auteurs, ou encore Macías, convergent sur un point : la présence d’Airbnb exerce une pression nette à la hausse sur les loyers et les prix d’achat, surtout dans les quartiers très touristiques.
Comment Airbnb a fait flamber les loyers

L’impact chiffré d’Airbnb sur l’immobilier barcelonais a été largement documenté. Une synthèse des principaux travaux permet de comprendre pourquoi la ville a décidé de serrer la vis.
Plusieurs études économétriques, basées sur des données fines de quartier, montrent une correlation très claire entre densité de locations de courte durée et hausse des loyers comme des prix de vente. Dans les quartiers les plus exposés à Airbnb, les chercheurs estiment que les loyers ont augmenté d’environ 7 %, tandis que les prix de transaction grimpaient de près de 17 %, même après prise en compte de la gentrification et d’autres facteurs.
Les travaux de García-López et al. ne fournissent pas de chiffre unique dans le texte fourni, mais indiquent un effet moyen à Barcelone qui reste à préciser.
| Effet moyen attribué à Airbnb | Variation estimée |
|---|---|
| Hausse des loyers (ville entière, moyenne par quartier) | ≈ +1,9 % |
| Hausse des prix de vente (transactions) | ≈ +4,6 à +5,3 % |
| Hausse des prix affichés (annonces) | ≈ +3,7 % |
| Hausse des loyers dans les quartiers les plus touristiques | ≈ +7 % |
| Hausse des prix de vente dans ces mêmes quartiers | ≈ +17 à +19 % |
D’autres travaux, exploitant la chute brutale de la demande touristique pendant le Covid comme une sorte « d’expérience naturelle », vont plus loin : une baisse de seulement 1 % de la densité Airbnb conduirait à une diminution de 7 % des loyers et d’environ 39 % des prix au mètre carré dans certains modèles. Autrement dit, l’ajustement des locations touristiques a un impact très fort sur la valorisation immobilière locale.
À l’échelle de la ville, la municipalité estime qu’environ 10 000 logements ont été soustraits au marché locatif classique à cause d’Airbnb et de plateformes similaires. Une proportion qui, dans un parc dépassant 800 000 logements, peut paraître modeste en pourcentage, mais qui pèse lourd sur un marché déjà sous tension.
Une crise du logement devenue structurelle

La hausse des loyers à Barcelone ne s’explique pas uniquement par Airbnb. Les chiffres globaux donnent le vertige : en dix ans, les loyers ont bondi d’environ 68 à 70 % dans la capitale catalane, tandis que les prix d’achat augmentaient de l’ordre de 38 à 60 % selon les sources et les périodes retenues. Sur le long terme, le prix au mètre carré en location est passé d’environ 5,73 euros en 2000 à près de 16,9 euros au premier trimestre 2026, soit presque +195 % en 26 ans.
Les statistiques les plus récentes confirment un niveau de prix durablement élevé, malgré l’instauration de plafonds de loyers.
| Indicateurs clés du marché locatif barcelonais | Valeur récente |
|---|---|
| Loyer moyen (nouveaux contrats, Q1 2026) | ≈ 1 137 €/mois |
| Loyer moyen (Q3 2025, données Generalitat) | ≈ 1 153 €/mois |
| Loyer mensuel médian (août 2026, annonces long terme) | ≈ 1 637 €/mois |
| Loyer moyen 2025 (toutes durées) | ≈ 1 200 €/mois |
| Hausse des loyers en 10 ans | ≈ +68 à +70 % |
| Hausse cumulée des loyers en 10 ans (2015–2025) | ≈ +68 % |
| Hausse des loyers sur 10 ans (autre source) | ≈ +42 % sur une décennie précédente |
Derrière ces moyennes se cachent de fortes disparités selon les quartiers. En 2026, Sarrià–Sant Gervasi figure parmi les districts les plus chers avec un loyer moyen d’environ 1 599 euros par mois, tandis que Horta-Guinardó reste le plus abordable autour de 929 euros. L’analyse fine des annonces long terme montre des médianes proches de 1 150 euros dans des quartiers comme la Barceloneta ou el Guinardó, contre plus de 2 300 euros à Dreta de l’Eixample ou Sant Gervasi-Galvany.
Une offre qui s’évapore
Le plus inquiétant, aux yeux des analystes, n’est pas tant le niveau des loyers que la raréfaction dramatique de l’offre locative. Selon les données d’Idealista, l’offre de logements à louer en Espagne a chuté de 61 % depuis fin 2020, mais Barcelone fait figure de cas extrême : près de 90 % de l’offre disponible en 2020 a disparu.
Parallèlement, les locations temporaires de moins d’un an ont explosé, passant à 64 % de l’offre barcelonaise contre 34 % deux ans plus tôt. Ce basculement massif vers les contrats « saisonniers » illustre une stratégie de contournement des plafonds de loyers : en louant pour quelques mois à des nomades digitaux, étudiants internationaux ou expatriés, les propriétaires espèrent tirer des revenus supérieurs à ceux d’un bail classique réglementé.
Une régulation de plus en plus serrée

Face à cette situation explosive, Barcelone et la Catalogne ont multiplié les couches réglementaires, tant pour les locations touristiques que pour les baux de moyenne et longue durée.
Plafonds de loyers et zones « tendues »
Depuis mars 2024, Barcelone est officiellement classée « zone de marché résidentiel tensionné ». Cette déclaration court jusqu’en 2027 et permet d’appliquer des règles strictes :
– les nouveaux loyers ne peuvent en principe pas dépasser le loyer du précédent contrat signé dans les cinq dernières années pour le même logement ;
– des plafonds issus d’un indice officiel s’imposent dans les zones sous tension, y compris désormais pour les locations saisonnières et les chambres.
Des lois catalanes successives (notamment la loi 11/2025, entrée en vigueur début 2026) ont renforcé ce cadre, en étendant la régulation à des segments qui échappaient jusque-là au contrôle : locations temporaires de moins de 11 mois, locations de chambres, colocations, etc. L’idée directrice est simple : si un contrat répond en réalité à un besoin de résidence principale, il doit être encadré comme tel, quelle que soit sa durée.
Fin programmée des appartements touristiques
Sur le volet Airbnb et locations touristiques, Barcelone a choisi la voie radicale. Aucun nouveau permis d’appartement touristique n’est délivré depuis 2014 ; la seule manière d’en obtenir un est d’acheter un logement déjà doté d’une licence HUT. Mais un tournant décisif a été pris en 2024 : le conseil municipal a voté pour ne renouveler aucune des 10 101 licences existantes à leur expiration en novembre 2028.
Toutes les autorisations actuelles sont devenues des permissions à durée limitée de cinq ans. À la date butoir, les 10 101 licences expireront simultanément sans reconduction. Les logements concernés devront alors changer d’usage, rester vides dans l’attente d’une décision ou entrer dans un contentieux pouvant durer des années.
Le dispositif s’inscrit dans un cadre plus large, défini par un décret-loi catalan (3/2023) qui régule les hébergements touristiques dans 262 communes en tension. Il impose entre autres :
Mesures clés pour encadrer les locations touristiques et préserver l’équilibre des villes.
Maximum de 10 logements touristiques pour 100 habitants dans les zones concernées.
Obligation d’adapter les plans d’urbanisme locaux avant toute nouvelle licence.
Validité de cinq ans, renouvellement soumis à demande et pouvant être refusé.
À Barcelone, la municipalité a choisi l’option la plus dure : programmer l’extinction pure et simple des licences, sans compensation directe, une démarche validée par le Tribunal constitutionnel espagnol en 2025. Résultat : à partir de 2029, louer un appartement entier pour moins de 31 jours sera en principe illégal dans la ville, sauf éventuel changement de cadre d’ici là.
Sanctions lourdes et contrôle renforcé
Cette stratégie ne reste pas théorique. Depuis 2016, Barcelone mène une véritable guerre aux locations illégales : plus de 9 700 appartements touristiques non autorisés ont été fermés, et environ 3 500 logements ont été récupérés comme résidences principales. Les amendes peuvent atteindre 60 000 à 90 000 euros pour les propriétaires en infraction, voire 600 000 euros pour les cas les plus graves au niveau catalan.
Les plateformes sont elles aussi prises en tenaille : elles doivent afficher les numéros de licence valides, retirer les annonces signalées et partager des données avec la ville. Airbnb affirme avoir retiré plus de 7 000 annonces à Barcelone depuis 2018.
Depuis 2025, la location touristique est interdite par défaut dans les copropriétés. Pour l’exercer, la communauté de copropriétaires doit donner son accord explicite, avec une double majorité des trois cinquièmes. Le principe est désormais inversé : sans cette approbation expresse, la location touristique n’est pas autorisée.
Le seuil des 31 jours : bascule juridique
Dans ce maquis réglementaire, une frontière clé structure désormais le marché : la durée de 31 jours. Toute mise à disposition d’un logement entier pour 31 jours consécutifs ou moins relève du régime touristique, avec exigences de licence, taxe spécifique et, à Barcelone, extinction programmée des autorisations en 2028.
À partir de 32 nuits, on quitte le champ du tourisme pour entrer dans celui des baux résidentiels ou saisonniers, soumis à la loi espagnole sur les locations urbaines (LAU) et aux règles catalanes sur les zones tendues. Ces séjours de moyenne ou longue durée sont dispensés de taxe touristique et ne sont pas affectés par la fin des HUT.
C’est sur ce créneau que se repositionne aujourd’hui une partie de l’offre : des studios ou appartements tout équipés, loués pour un mois ou plus, avec Wi-Fi, espaces de travail, cuisines aménagées, parfois parking, salle de sport ou statut de résidence touristique, ciblant étudiants, télétravailleurs internationaux et cadres en mission.
La « pénurie d’Airbnb » : ce qui change réellement

En apparence, la décision barcelonaise est claire : en supprimant plus de 10 000 appartements touristiques, la ville espère soulager un marché locatif asphyxié et rendre du pouvoir d’achat aux habitants. La réalité est plus nuancée.
Un retour progressif de logements sur le marché résidentiel
Les autorités municipales présentent un objectif : récupérer près de 10 000 logements pour la location longue durée ou la vente classique à partir de 2029. Statistiquement, ces 10 101 HUT ne représentent qu’environ 0,77 % du parc de logements de la ville. Les associations de propriétaires touristiques, réunies dans Apartur, y voient une « goutte d’eau » incapable de résoudre la crise.
Pourtant, à l’échelle de certains quartiers, l’effet peut être loin d’être négligeable. Dans des zones hyper-touristiques comme le Barri Gòtic, le Born ou la Barceloneta, l’implantation d’appartements touristiques atteint parfois un logement sur neuf. C’est là que l’on observe les hausses de loyers les plus spectaculaires et la plus forte « évaporation » de population locale.
Bien que le nombre de logements concernés reste limité à l’échelle de la ville, leur concentration dans des quartiers stratégiques en fait un levier non négligeable. Les premières données suggèrent que la réduction de l’offre Airbnb contribue déjà à stabiliser, voire à faire reculer légèrement les loyers dans certaines zones.
Des loyers toujours très élevés
Reste que, globalement, les prix ne s’effondrent pas. Les derniers chiffres indiquent plutôt une légère détente ponctuelle après des années de hausse continue. En Catalogne, au premier trimestre 2026, les loyers sont en recul de 2,6 % par rapport au trimestre précédent, et de 2,04 % à Barcelone. Mais l’année sur un an, les loyers des nouveaux contrats continuent d’augmenter d’environ 4,6 % dans la capitale catalane.
Les plafonds de loyers semblent avoir freiné la progression dans les zones regulées : depuis début 2024, les loyers y sont en baisse d’environ 1,3 %, et même de 4,7 % à Barcelona, tandis que dans les communes non encadrées ils ont bondi de plus de 9,5 %. Autrement dit, là où l’on régule, les prix se tassent ; là où on laisse faire, ils s’envolent.
Mais ces corrections restent modestes au regard de la flambée des années précédentes. Le loyer médian de 1 637 euros par mois pour un logement long terme à Barcelone demeure hors de portée pour une large partie des ménages, d’autant que les salaires ont peu suivi.
Offre locative : un rééquilibrage partiel
Côté offre, la réduction des Airbnb a deux effets contradictoires. D’un côté, les logements récupérés peuvent revenir sur le marché résidentiel, notamment sous forme de baux de longue durée, contribuant à desserrer un peu l’étau pour les habitants. La mairie affirme que la fermeture des locations illégales a déjà permis de récupérer plusieurs milliers d’appartements comme résidences principales.
La chasse aux HUT s’accompagne d’un glissement vers des formules comme le contrat de temporada, le coliving, la location de chambres ou la colocation haut de gamme, qui contournent les plafonds de loyers et alimentent une inflation parallèle portée par les nomades digitaux et expatriés.
Les dernières réformes catalanes visent précisément à refermer ces brèches. Désormais, un contrat saisonnier sans motif temporaire réellement justifié est présumé être un bail de résidence principale, soumis aux plafonds. De même, la somme des loyers de chambres dans une colocation ne peut plus dépasser le loyer maximal autorisé pour l’ensemble du logement.
En théorie, ces règles devraient limiter l’arbitrage des propriétaires vers des locations plus lucratives mais plus précaires pour les occupants. En pratique, tout dépendra de la capacité de l’administration à contrôler et sanctionner les abus.
Un marché locatif toujours hors de prix

Même affaibli, le segment Airbnb n’est qu’un rouage d’un marché locatif devenu ultra-tendu. Pour prendre la mesure de ce que représente la recherche d’un logement aujourd’hui à Barcelone, il suffit de regarder les prix selon la typologie et la localisation.
Les estimations pour 2026 indiquent des fourchettes de loyers mensuels pour les baux d’une durée suffisante pour être considérés comme résidence principale :
| Type de logement | Zone centrale (€/mois) | Quartiers « moyens » | Périphérie |
|---|---|---|---|
| Studio | ≈ 1 000 – 1 400 € | ≈ 800 – 1 100 € | ≈ 650 – 900 € |
| T2 (2 pièces) | ≈ 1 300 – 1 800 € | ≈ 1 100 – 1 500 € | ≈ 850 – 1 200 € |
| T3 (3 pièces) | ≈ 1 700 – 2 500 € | ≈ 1 400 – 1 900 € | ≈ 1 100 – 1 600 € |
| Chambre en colocation | ≈ 550 – 850 € | ≈ 450 – 650 € | ≈ 350 – 550 € |
Ces montants n’intègrent pas les charges de base (eau, électricité, gaz, internet) qu’il faut souvent estimer autour de 100 à 180 euros par mois pour un T2. Dans des quartiers intermédiaires comme Sant Antoni, Poble Sec ou Gràcia, une chambre en colocation se loue typiquement 500 à 650 euros, contre 350 à 450 euros dans des zones plus périphériques comme Nou Barris ou Sant Andreu.
Les options meublées sont nettement plus chères en Espagne, car la norme pour les baux de résidence principale est le logement non meublé ou semi-meublé. Les appartements entièrement équipés se paient au prix fort, avec parfois deux mois de dépôt de garantie. Pour les nouveaux arrivants sans mobilier, il est essentiel de filtrer les annonces « amueblado » sur des portails comme Idealista ou Fotocasa, même si cela réduit le choix disponible.
Les alternatives pour se loger à moyen terme
La raréfaction de l’offre et la montée des prix poussent les nouveaux venus vers des solutions temporaires : plateformes spécialisées dans les séjours de 1 à 6 mois, coliving, auberges de jeunesse avec tarifs mensuels, etc. Airbnb lui-même est recommandé par certains guides locaux comme solution de dépannage pour 2 à 4 semaines, le temps de trouver un bail plus stable, malgré des prix jugés « gonflés ».
Ce marché de la « moyenne durée » est la zone grise où se recompose une partie de l’offre issue d’Airbnb. Il permet à des propriétaires de continuer à viser une clientèle internationale tout en restant en principe dans le cadre légal (séjours de plus de 31 jours), au prix d’une pression supplémentaire sur les classes moyennes locales.

Les chiffres ne disent pas tout. Sur le terrain, la contestation de la « touristification » et de ses effets sur l’habitat s’est cristallisée dans plusieurs quartiers emblématiques, en particulier la Barceloneta, El Raval, le Barri Gòtic et le Born.
Des logements familiaux sont devenus des Airbnbs, souvent illégaux, avec des loyers hors de portée ; des rues entières ont « changé d’âme », les commerces de proximité laissant place à des boutiques pour touristes. Pour beaucoup de résidents, le sentiment est clair : être devenus des étrangers dans leur propre quartier.
Manel Martinez, vice-président de l’association de quartier de la Barceloneta
Des travaux universitaires confirment ce ressenti. La thèse de Macías met en évidence la dégradation du tissu social dans les quartiers saturés de logements touristiques : déplacements de population, affaiblissement de l’identité de quartier, montée d’une irritabilité diffuse face aux nuisances et à la densité de visiteurs. Dans La Barceloneta, des symptômes d’« épuisement » sont observés chez des habitants, surtout l’été et le week-end, lorsque les bars et boîtes de nuit débordent sur l’espace public.
Ce malaise s’exprime politiquement. Dans un sondage de 2025 réalisé par OuiFind, 73,8 % des Barcelonais placent la hausse des loyers au sommet des problèmes urbains, devant l’insécurité ou la pollution. Un baromètre publié par Cartoimmo fin 2024 indique que 70 % des habitants considèrent que le tourisme de masse « dégrade la possibilité de vivre à Barcelone ». Et près de 60 % soutiennent la future interdiction de nouvelles licences de locations touristiques.
La réponse publique : encadrer, construire, subventionner

Consciente que la régulation seule ne suffira pas, la ville tente désormais de jouer sur plusieurs leviers à la fois.
Accélérer le logement abordable
Le budget municipal de 2026, le plus élevé de l’histoire de Barcelone, consacre près de 240 millions d’euros au logement, en hausse de 33 % sur un an, sans augmentation des impôts pour les ménages, indépendants ou petites entreprises. Plus de 80 millions sont dédiés à la construction et à la gestion de logements protégés, surtout locatifs, et environ 50 millions à la rénovation énergétique et à la prolongation de la durée de vie du parc existant.
L’objectif affiché est ambitieux : doubler le stock de logements abordables d’ici 2033, soit 18 400 nouveaux foyers. La stratégie inclut des projets d’extension de toitures (remontas), la construction sur des équipements publics, la reconversion de rez-de-chaussée commerciaux en appartements, et l’achat de « droits à construire » sur des bâtiments existants pour créer du logement social en hauteur.
Nombre de logements subventionnés (HPO) tirés au sort par la ville en 2026, dont plus de 80 % en location, répartis sur douze opérations.
Les loyers de ces logements protégés sont sans commune mesure avec le marché libre : dans certains projets, on parle de 400 à 500 euros par mois pour des appartements de 54 à 60 m², bien en dessous des 1 000 à 1 400 euros observés pour un studio privé dans les quartiers centraux.
Aides directes aux locataires
La Generalitat catalane complète ce dispositif par des aides au loyer ciblant les jeunes et les ménages vulnérables. Une nouvelle ligne de soutien de 26,8 millions d’euros permet par exemple à des locataires de moins de 35 ans de percevoir une aide mensuelle modulée entre 20 et 250 euros, en fonction du « taux d’effort » que représente le loyer dans leur budget.
Ce montant mensuel correspond au plafond de loyer fixé pour un logement à Barcelone et sa périphérie proche, permettant de bénéficier de l’aide.
Ces mesures ne modifient pas la structure de l’offre, mais elles amortissent un peu le choc pour une partie des ménages les plus exposés.
Une pénurie de constructions neuves
Reste un « éléphant dans la pièce » : le déficit chronique de construction. Selon plusieurs études, Barcelone devrait produire environ 10 000 logements par an pour suivre la demande, mais n’en construit même pas le tiers. À l’échelle nationale, l’Espagne accumule un déficit supérieur à 730 000 logements depuis 2021, concentré pour moitié dans cinq provinces dont Barcelone et Madrid. Les projections de CaixaBank Research évoquent un déficit pouvant atteindre 900 000 logements en 2029.
Dans ce contexte, la plupart des experts jugent illusoire d’espérer une baisse significative des prix à court terme. Les prévisions parlent plutôt de hausses supplémentaires de 7 à 10 % des prix immobiliers en 2026 et 2027, avec des loyers qui continueraient de progresser, mais à un rythme légèrement moins effréné qu’en 2025.
Pour les investisseurs : fin d’un âge d’or, début d’un tri

La fin programmée des licences touristiques bouleverse aussi les stratégies des investisseurs, notamment étrangers, nombreux à s’être positionnés sur Barcelone ces dernières années. En 2025, un quart des transactions impliquaient des acheteurs non espagnols, un record.
Pour les propriétaires détenant déjà un appartement avec licence HUT, trois scénarios principaux se dessinent :
| Scénario pour un propriétaire d’HUT | Description | Enjeux |
|---|---|---|
| Vendre avant 2028 | Céder le bien à un résident ou un autre investisseur, autour de 5 000 €/m² (référence 2025) | Limiter le risque de décote dans les zones très touristiques, profiter encore du « bonus Airbnb » avant extinction des licences |
| Convertir en location longue durée | Passer à un bail résidentiel classique, pour un rendement brut estimé entre 3 et 5 % selon le quartier, avec loyers autour de 24 €/m²/mois | Accepter une rentabilité plus modeste mais stable, s’inscrire dans une logique patrimoniale et de plus-value à moyen terme |
| Tenter une indemnisation | S’engager dans des actions collectives ou individuelles contre la mairie ou la Generalitat, en plaidant l’« expropriation déguisée » | Processus long, issue incertaine, à envisager comme option complémentaire plutôt que centrale |
Pour ceux qui envisagent d’acheter aujourd’hui, Barcelone n’est clairement plus une « usine à cash » pour Airbnb. Miser sur une tolérance implicite des plateformes ou sur des montages borderline relève de la stratégie kamikaze, vu le niveau de contrôle, les amendes et la visibilité politique du dossier.
Pour un investissement locatif à Barcelone, privilégiez les quartiers à demande structurelle forte comme l’Eixample, Gràcia, Sant Martí, Sants-Montjuïc et certains secteurs de Nou Barris ou Horta-Guinardó. Acceptez des rendements plus modérés (3,5 à 4,5 % brut dans les zones prime) et une réglementation plus intrusive, en échange d’une meilleure préservation du capital.
Et pour les habitants ? Une « pénurie d’Airbnb » aux effets ambivalents

Vu des rues de Barcelone, la fermeture progressive du robinet Airbnb est vécue à la fois comme un soulagement et comme une opération tardive.
D’un côté, la perspective de voir revenir une partie des 10 000 appartements touristiques sur le marché résidentiel suscite un espoir palpable, en particulier dans les quartiers les plus saturés. De nombreux habitants soutiennent l’interdiction des licences touristiques et les nouvelles règles sur les locations temporaires, perçues comme un frein au « nomadisme locatif » qui chasse progressivement les classes populaires et moyennes du centre-ville.
De nombreux résidents estiment que l’essentiel du mal est déjà fait : une grande partie des anciens résidents ont été « expulsés silencieusement » vers la périphérie, les commerces traditionnels ont été convertis en boutiques touristiques, et les prix ont atteint un niveau tel que même la disparition totale d’Airbnb ne suffira pas à ramener les loyers dans une zone de confort.
Les chercheurs eux-mêmes insistent sur ce point : les plateformes de location de courte durée aggravent une crise de l’accessibilité au logement fondée, d’abord, sur un déséquilibre structurel entre offre et demande. Quand les nouveaux ménages se forment trois fois plus vite que les logements neufs ne sortent de terre, comme c’est le cas en Espagne ces dernières années, la régulation des usages ne peut être qu’un volet d’une réponse plus globale.
Un laboratoire pour l’Europe

Ce qui se joue à Barcelone intéresse bien au-delà des frontières catalanes. De nombreuses capitales européennes affrontent des tensions similaires, combinant explosion du tourisme urbain, montée des plateformes de locations de courte durée, stagnation de la construction et mauvaise adéquation entre salaires et prix du logement.
Certaines ont opté pour des régulations relativement souples, avec des plafonds de nuitées ou des enregistrements obligatoires mais sans remise en cause frontale du modèle (Londres, Rome, Prague, Milan). D’autres, comme Amsterdam, Lisbonne, Berlin ou Madrid, ont adopté des dispositifs plus sévères de quotas, de moratoires et d’interdictions ciblées.
Barcelone vise une extinction quasi totale des appartements touristiques en quelques années, tout en renforçant l’encadrement des loyers, la régulation des baux saisonniers et la production de logements publics. Pour ses partisans, cette politique affirme la primauté sociale du logement ; pour ses détracteurs, elle risque de réserver le centre aux plus aisés, faute d’offre abordable suffisante.
Les chiffres des prochaines années diront si la « pénurie d’Airbnb » parviendra à transformer en profondeur le marché locatif barcelonais ou si elle restera, au mieux, un correctif partiel dans une crise du logement beaucoup plus vaste.
À Barcelone, la parenthèse Airbnb se referme, mais le logement reste un enjeu central. La bataille se déplace vers la construction, les aides publiques et les arbitrages entre résidents, investisseurs et visiteurs. Avec un loyer moyen flirtant avec 1 200 euros en 2025, il s’agit de redonner à l’habitat sa place centrale dans un modèle urbain longtemps tiré par le tourisme.
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