Les héritiers de Samsung ont définitivement clôturé, au printemps 2026, l’un des dossiers fiscaux les plus lourds de l’histoire économique mondiale. La famille Lee a annoncé avoir versé l’intégralité des 12 000 milliards de wons (environ 8 milliards de dollars, 7 milliards d’euros) réclamés au titre des droits de succession sur l’héritage de l’ancien président du groupe, Lee Kun-hee. Ce règlement, étalé sur cinq ans, constitue le montant de droits de succession le plus élevé jamais payé en Corée du Sud et l’un des plus importants au monde.
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Un impôt successoral sans précédent
Au cœur de ce dossier figure la législation sud-coréenne, l’une des plus strictes de l’OCDE en matière de succession. Le pays applique un taux marginal de 50 %, porté à 60 % lorsqu’il s’agit de la transmission de participations de contrôle détenues par des actionnaires majoritaires. Dans le cas de la famille fondatrice de Samsung, la valeur totale de la succession de Lee Kun-hee a été estimée à 26 000 milliards de wons, comprenant des actions dans plusieurs filiales du conglomérat, des biens immobiliers et une collection d’art de tout premier plan.
L’administration fiscale a fixé à 12 000 milliards de wons le montant des droits de succession, représentant près de la moitié des recettes de l’État sud-coréen liées aux droits de succession pour l’année 2024.
Afin de limiter l’impact immédiat sur leur trésorerie et sur la structure actionnariale du groupe, les héritiers ont opté, dès avril 2021, pour un mécanisme légal de paiement fractionné. Le règlement a été étalé sur cinq ans et six échéances, la dernière tranche ayant été acquittée au printemps 2026, puis officiellement confirmée début mai par le groupe et par des sources industrielles.
Une famille unie face à la facture fiscale
Contrairement aux générations précédentes de la dynastie fondatrice, marquées par plusieurs contentieux judiciaires autour du partage de l’héritage, les quatre héritiers directs de Lee Kun-hee ont choisi de faire bloc. La veuve, Hong Ra-hee, et les trois enfants – Lee Jae-yong, aujourd’hui président exécutif de Samsung Electronics, sa sœur aînée Lee Boo-jin, directrice générale de Hotel Shilla, et sa sœur cadette Lee Seo-hyun, présidente de Samsung C&T – ont renoncé à toute contestation publique de l’impôt ou de sa répartition.
Chacun s’est vu notifier une part individuelle de la facture globale. Hong Ra-hee s’est vu attribuer environ 3 100 milliards de wons de droits de succession, Lee Jae-yong 2 900 milliards de wons, Lee Boo-jin 2 600 milliards de wons et Lee Seo-hyun 2 400 milliards de wons. Les membres de la famille ont présenté le paiement de cette somme comme un « devoir civique naturel », un positionnement qui tranche avec les litiges internes qui avaient opposé, par le passé, Lee Kun-hee à ses frères et sœurs au sujet de la succession du fondateur du groupe.
Hong Ra-hee, Lee Jae-yong, Lee Boo-jin et Lee Seo-hyun
Stratégies financières divergentes mais coordonnées
Si la famille est apparue unie sur le principe du paiement, les modalités de financement ont été, elles, très différenciées. Le principal enjeu consistait à régler la dette fiscale sans perdre le contrôle du conglomérat, dont la structure repose sur un enchevêtrement complexe de participations croisées entre filiales.
Hong Ra-hee, Lee Boo-jin et Lee Seo-hyun ont cédé d’importants blocs d’actions de Samsung Electronics, Samsung SDS et Samsung C&T pour plus de 9 000 milliards de wons, dont environ 7 280 milliards via des opérations de blocs destinées aux investisseurs institutionnels.
En avril 2026, Hong Ra-hee a franchi une nouvelle étape en vendant 15 millions d’actions de Samsung Electronics pour un montant de 3 100 milliards de wons. Ces opérations ont fourni une part essentielle de la liquidité nécessaire au paiement des dernières échéances, tout en s’accompagnant de prêts garantis par les titres restant dans le patrimoine des trois femmes.
L’ensemble des ressources mobilisées pour faire face à la facture fiscale s’élève à plus de 6 000 milliards de wons, incluant les dividendes personnels et lignes de crédit privées de Lee Jae-yong pour honorer sa part de 2 900 milliards de wons, alors que les filiales de Samsung ont servi près de 4 000 milliards de wons de dividendes à la famille depuis 2020.
Renforcement du contrôle de Lee Jae-yong
L’architecture retenue pour financer les droits de succession a paradoxalement abouti à un renforcement de la position de Lee Jae-yong au sein du conglomérat. Alors que les ventes de titres réalisées par sa mère et ses sœurs ont mécaniquement réduit leur influence, l’héritier principal a profité du maintien de ses participations et de diverses opérations de marché, notamment des rachats d’actions suivis d’annulations, pour accroître son poids relatif.
La participation directe de l’héritier dans Samsung Electronics est passée d’environ 0,7 % avant la succession à près de 1,67 % ensuite, franchissant le seuil des 100 millions d’actions détenues en direct, avant de se stabiliser autour de 1,58 %.
Une opération interne illustre cette stratégie de consolidation: selon un document réglementaire transmis en septembre 2026 au gendarme financier sud-coréen, Lee Jae-yong doit racheter à sa mère 7,19 millions d’actions supplémentaires de Samsung Electronics, soit 0,11 % environ du capital, pour un montant de 1 940 milliards de wons. Cette transaction, dont la réalisation est prévue pour octobre, doit permettre à la famille de solder une partie des dettes bancaires contractées pour le paiement de l’impôt, tout en conservant les titres dans le cercle restreint des héritiers.
À l’issue de cette opération, la participation directe de Lee Jae-yong dans Samsung Electronics doit légèrement augmenter, tandis que celle de Hong Ra-hee reculerait autour de 1,13 %. Contrairement aux craintes de dilution massive de la famille fondatrice émises par de nombreux analystes en 2020-2021, le processus de règlement des droits de succession a en réalité consolidé le contrôle de l’héritier principal sur les sociétés pivot du groupe.
L’effet décisif de la ruée vers l’intelligence artificielle
Ce renforcement s’est déroulé sur fond de transformation profonde du marché mondial des semi-conducteurs. L’envolée de la demande en puces mémoire à large bande passante (HBM), essentielles aux applications d’intelligence artificielle générative, a dopé la valorisation boursière de Samsung Electronics et, plus largement, la richesse de la famille Lee.
D’après l’indice Bloomberg des milliardaires, la fortune agrégée des héritiers est passée d’environ 20,1 milliards de dollars au début de l’année 2025 à plus de 45,5 milliards de dollars dans la première partie de 2026. Cette quasi-multiplication par deux a facilité l’obtention de lignes de crédit avantageuses et accru la valeur des titres mis en garantie pour les prêts, réduisant la pression liée à la gigantesque ardoise fiscale.
La crainte d’un afflux massif de titres Samsung sur le marché pour financer le paiement de l’impôt a longtemps pesé sur le cours de l’action. Toutefois, cette perception s’est progressivement dissipée. Selon les observateurs, l’achèvement du calendrier de paiement prévu au printemps 2026 et la clarification de la structure actionnariale ont levé ce facteur d’incertitude majeur pour les investisseurs.
Dans ce contexte de solidité financière retrouvée, le conseil d’administration de Samsung Electronics a validé, à la fin de l’été 2026, un vaste programme de retour aux actionnaires, évalué entre 90 000 et 110 000 milliards de wons pour l’année. Ce plan prévoit des distributions de dividendes massives qui devraient continuer à alimenter les capacités de remboursement de la famille, tout en envoyant un signal de confiance sur la trajectoire du groupe.
Un volet philanthropique d’ampleur nationale
Au-delà des montants strictement fiscaux, la succession de Lee Kun-hee comporte un important volet de transferts non financiers au bénéfice de la société sud-coréenne. À partir de 2021, les héritiers ont lancé un programme de dons comprenant, en premier lieu, la cession à l’État d’une partie considérable de la collection d’art familiale.
Plus de 23 000 œuvres, estimées à près de 10 000 milliards de wons, ont été offertes à des institutions publiques. Parmi elles figurent des chefs-d’œuvre signés Picasso, Monet, Dalí, Gauguin ou Chagall, mais aussi des trésors nationaux coréens. Ce fonds, désormais connu sous le nom de « Lee Kun-hee Collection », est présenté comme l’un des ensembles privés d’art les plus remarquables jamais donnés à un pays.
Un milliard de wons sera versé par la famille à des projets de santé publique, dont une partie substantielle financera un hôpital national spécialisé dans les maladies infectieuses à Séoul, prévu pour 2030.
En 2026, la collection d’art a entamé une tournée mondiale d’envergure, avec des expositions prévues notamment en partenariat avec de grandes institutions muséales internationales. Un gala organisé au British Museum à Londres a marqué l’ouverture d’une exposition consacrée à deux millénaires de création coréenne, mettant en lumière ces œuvres désormais intégrées au patrimoine national. Cet événement a aussi servi de plateforme de diplomatie économique pour la famille Lee, souhaitant associer cet effort culturel à la promotion de nouvelles coopérations industrielles.
Un tournant pour la gouvernance et l’image de Samsung
La fermeture du dossier fiscal n’est pas le seul élément de clarification entourant le leadership de Samsung. En parallèle au règlement des droits de succession, Lee Jae-yong a vu sa situation juridique se stabiliser. En 2025, la Cour suprême sud-coréenne a confirmé son acquittement définitif dans un dossier de fraude comptable et de manipulation de marché lié à une fusion controversée au sein du groupe, mettant fin à près d’une décennie d’incertitudes judiciaires.
Combinés à la levée de la contrainte fiscale, ces développements offrent au dirigeant une marge de manœuvre inédite pour engager des réformes structurelles et des investissements de long terme, notamment dans les semi-conducteurs de nouvelle génération et l’intelligence artificielle.
Sur le plan de l’opinion publique, l’affaire laisse un bilan contrasté. D’un côté, le montant record acquitté par les héritiers vient illustrer l’application stricte d’un régime fiscal parmi les plus élevés du monde développé, au risque d’alimenter le débat sur l’attractivité économique et la transmission des entreprises familiales. De l’autre, la capacité de la famille à préserver, voire renforcer, son contrôle sur le premier conglomérat du pays malgré un taux effectif proche de 60 % interroge sur l’efficacité réelle de cet outil en matière de redistribution du pouvoir économique.
La succession de Lee Kun-hee illustre la capacité d’un grand groupe familial à absorber un choc fiscal historique grâce à une conjoncture boursière favorable, un arsenal financier sophistiqué et un important volet philanthropique. Pour Samsung comme pour la Corée du Sud, ce dénouement marque un tournant économique, fiscal et symbolique.
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