Le franc suisse : la nouvelle étoile du carry trade financier s’impose, au cœur de l’été 2026, comme la devise de financement privilégiée des investisseurs internationaux, détrônant le yen japonais. Porté par des taux d’intérêt à 0 %, une inflation très faible et une banque centrale prête à freiner toute appréciation excessive, le franc devient la base de choix pour emprunter à bas coût et investir dans des actifs plus rémunérateurs, notamment dans les pays émergents. Ce basculement recompose les flux sur le marché des changes, soutient la compétitivité des exportateurs helvétiques, mais fait aussi émerger de nouveaux risques systémiques.
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Comment le franc suisse a pris la place du yen
Pendant des décennies, le yen a servi de principale devise de financement pour le carry trade, grâce à des taux quasi nuls et une volatilité jugée maîtrisable. Cette configuration s’est brutalement inversée en 2026, sous l’effet combiné d’un durcissement monétaire au Japon et d’interventions directes sur le marché des changes.
La Banque du Japon a relevé son taux directeur à 1 %, mettant fin à l’ère des taux ultra-bas. Fin juillet 2026, les autorités japonaises et américaines sont intervenues pour soutenir un yen affaibli, ce qui a entraîné une forte volatilité et poussé les opérateurs à déboucler leurs stratégies de carry trade libellées en yen afin d’éviter des pertes soudaines.
À l’inverse, la Suisse offre en 2026 un environnement monétaire très accommodant et prévisible. La Banque nationale suisse (BNS) a maintenu en juin son taux directeur à 0 % et les anticipations de marché tablent sur un statu quo jusqu’à la fin de 2026, voire durant 2027. L’inflation moyenne attendue autour de 0,6 % pour l’année et un glissement annuel tombé à 0,4 % en juillet permettent à la BNS de ne subir aucune pression immédiate pour remonter ses taux.
Ce contraste de trajectoires a fait du franc la nouvelle devise de financement idéale : les coûts d’emprunt y sont plus bas qu’au Japon, et les signaux envoyés par la BNS sur sa volonté de limiter toute appréciation excessive rassurent les investisseurs.
Une ruée spéculative vers le financement en francs
Les données de marché confirment ce basculement. Selon les statistiques de la Commodity Futures Trading Commission (CFTC) pour la semaine close le 11 août 2026, les fonds spéculatifs ont nettement renforcé leurs positions nettes vendeuses sur le franc suisse, atteignant un plus haut de près de deux mois. Dans le même temps, ils réduisaient pour la deuxième semaine consécutive leurs positions vendeuses sur le yen.
Rendement en pourcentage, sur un mois, d’une stratégie consistant à vendre des francs suisses pour acheter des pesos mexicains entre mi-juillet et mi-août 2026.
Cet écart de performance illustre l’attrait du nouveau schéma de carry trade centré sur le franc : financement à coût nul, devise relativement stable et interventions de la banque centrale orientées contre une trop forte appréciation, le tout dans un contexte d’appétit pour le risque encore robuste sur les marchés.
Le rôle clé de la BNS et de sa stratégie de change
La politique de la BNS est au cœur de cette dynamique. À la différence de la Banque du Japon ou de la Banque centrale européenne, l’institution helvétique maintient non seulement des taux à 0 %, mais réaffirme aussi régulièrement sa disponibilité à intervenir sur le marché des changes en vendant du franc si celui-ci s’appréciait trop vite.
Pour les opérateurs de carry trade, la posture de la BNS agit comme un filet de sécurité : la probabilité d’une flambée soudaine et incontrôlée du franc est perçue comme plus faible. Tant que l’inflation reste sous contrôle et que la banque centrale conserve son biais accommodant, le franc apparaît comme une devise de financement « protégée » par sa propre banque centrale.
Cette situation contraste fortement avec le yen, où les interventions récentes de Tokyo et Washington visaient au contraire à enrayer une dépréciation trop rapide, alimentant le risque de mouvements erratiques. Le message implicite envoyé au marché est qu’il est désormais plus risqué de jouer contre le yen que contre le franc.
Pression baissière sur le franc et ajustement des parités
L’essor du carry trade en francs exerce un impact immédiat sur les taux de change. Les ventes massives de franc pour acheter des devises plus rentables créent une pression baissière sur la monnaie helvétique vis-à-vis de l’euro et du dollar.
Le 19 août, l’euro s’échangeait autour de 0,9397–0,9405 franc, un niveau qui place la devise helvétique à son point le plus faible face à la monnaie unique depuis environ un an.
Vis-à-vis du dollar, le franc a aussi perdu du terrain depuis le début de 2026. La paire USD/CHF se traite autour de 0,81 à la mi-août, en recul d’environ 7 % par rapport au sommet de janvier. Cette glissade est toutefois partiellement atténuée par un affaiblissement général du billet vert, sur fond d’indicateurs américains mitigés et d’attentes de resserrement monétaire moins agressives de la Réserve fédérale. UBS prévoit un cours du dollar autour de 0,78 franc à la fin de 2026.
Globalement, ces mouvements reflètent une dépréciation modérée mais nette du franc, largement imputable aux flux induits par le carry trade.
Une bonne nouvelle pour les exportateurs et la BNS
Cette dépréciation contrôlée est accueillie favorablement en Suisse, tant par la BNS que par les entreprises tournées vers l’export. Depuis des années, la force structurelle du franc pèse sur la compétitivité des secteurs phares de l’économie helvétique, comme la chimie, la pharmacie, la machine-outil ou encore l’horlogerie.
Le reflux de la devise apporte un répit bienvenu à ces industries, en réduisant le prix relatif de leurs produits sur les marchés mondiaux. La BNS y trouve elle aussi un avantage stratégique : la mécanique de marché liée au carry trade lui permet d’obtenir un affaiblissement souhaité du franc sans avoir à mobiliser massivement ses réserves de change ni à modifier son taux directeur.
Au T2 2026, le PIB suisse ajusté des grands événements sportifs a bondi de 1,5 % par rapport au trimestre précédent, le rythme le plus rapide depuis 2021. Cette accélération s’explique surtout par un surcroît d’exportations dans la chimie-pharmacie, les entreprises ayant anticipé de nouveaux droits de douane américains. Les économistes, dont ceux d’UBS, jugent ce coup d’accélérateur exceptionnel et peu représentatif de la tendance de fond.
Les prévisions officielles de croissance pour l’ensemble de 2026 restent prudentes, autour de 1 %, en raison d’une demande mondiale atone et de tensions géopolitiques persistantes, notamment au Moyen-Orient, qui pèsent sur l’investissement et la consommation privée.
Un équilibre fragile face aux chocs extérieurs
Si le franc s’impose à court terme comme la devise reine du carry trade, ce succès s’accompagne de risques importants. La devise helvétique conserve en effet son statut de valeur refuge de premier plan au niveau mondial. En cas de choc externe majeur, le mouvement actuel pourrait brutalement s’inverser.
Les analystes identifient plusieurs facteurs de vulnérabilité susceptibles de provoquer un reflux massif des capitaux vers des actifs sûrs comme le franc suisse. Une escalade géopolitique, notamment au Moyen-Orient avec des perturbations durables de la navigation dans le détroit d’Ormuz ou un choc pétrolier, pourrait déclencher ce mouvement. De plus, une nette dégradation des perspectives de croissance mondiale (ralentissement attendu à 2,6 % en 2026 selon Coface, après 2,8 % en 2025), combinée à des incertitudes politiques et budgétaires accrues aux États-Unis, pourrait détériorer l’appétit pour le risque sur les marchés.
Or, les stratégies de carry trade prospèrent précisément dans des environnements de faible volatilité et de confiance élevée. Un retournement des marchés actions ou une entrée en récession des grandes économies pousserait les investisseurs à démanteler en urgence leurs positions les plus risquées.
En cas de crise, les emprunteurs en francs doivent racheter la devise pour rembourser leurs dettes, ce qui accélère son appréciation. La BNS peut intervenir, mais lors d’une crise de liquidité globale, les flux privés peuvent dépasser ses capacités, entraînant des ventes forcées d’actifs risqués et amplifiant les mouvements de marché, comme lors des débouclements brutaux de carry trades en yen.
Perspectives : entre opportunité monétaire et menace systémique
À court terme, les conditions restent favorables au maintien du franc au centre des stratégies de carry trade : taux directeur figé à 0 %, inflation très modérée et communication claire de la BNS sur sa volonté d’éviter une surévaluation de la devise. Les prévisions de plusieurs grandes banques laissent attendre une poursuite de la légère dépréciation du franc face à l’euro et au dollar ou, au minimum, une stabilisation à des niveaux plus confortables pour les exportateurs suisses.
Mais cette configuration repose sur un équilibre délicat. Le principal risque pour 2026 réside dans un choc exogène – géopolitique ou macroéconomique – qui réactiverait brutalement la fonction de refuge du franc suisse. Dans ce cas, la « nouvelle étoile » du carry trade pourrait se transformer en source de turbulences, en déclenchant un débouclement de positions aussi violent que ceux observés par le passé sur le yen.
Analyse des risques 2026
Pour l’heure, Le franc suisse : la nouvelle étoile du carry trade financier symbolise à la fois l’attractivité de la stabilité helvétique dans un monde d’incertitudes et la fragilité d’un système financier mondial où des flux massifs peuvent, en quelques semaines, redessiner les équilibres entre grandes devises.
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