La Réserve fédérale américaine, la FDIC et l’OCC ont décidé de retirer les « Principles for Climate-Related Financial Risk Management for Large Financial Institutions », mettant fin en quelques lignes à un dispositif mis en place moins de deux ans plus tôt pour encadrer la gestion des risques climatiques dans les grandes banques. Cette rupture marque un tournant majeur dans la régulation financière américaine, avec des conséquences directes pour les établissements de crédit, les investisseurs et l’architecture mondiale de la finance durable.
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Une marche arrière coordonnée sur la supervision climatique
Dans un communiqué commun, la Fed, la Federal Deposit Insurance Corporation (FDIC) et l’Office of the Comptroller of the Currency (OCC) ont annoncé le retrait pur et simple des principes destinés à encadrer la gestion des risques financiers liés au climat dans les grandes institutions. La décision, publiée au Federal Register, est entrée en vigueur immédiatement.
Ces principes, adoptés en octobre 2023, s’appliquaient aux banques détenant plus de 100 milliards de dollars d’actifs. Ils fixaient un cadre non contraignant pour intégrer le climat dans six domaines clés : gouvernance, politiques et limites, planification stratégique, gestion des risques, données et reporting, et analyses de scénarios. L’objectif était d’inciter les grands groupes bancaires à prendre en compte les chocs physiques et de transition liés au climat dans leur pilotage des risques.
Les trois autorités estiment désormais qu’un tel cadre spécifique n’est plus nécessaire. Elles affirment que les standards existants en matière de « sécurité et solidité » des institutions suffisent à couvrir l’ensemble des risques matériels, y compris ceux liés au climat, et que les banques doivent rester résilientes face à un large éventail de risques sans supervision climatique dédiée. Elles soutiennent en outre que ces principes risquaient de détourner l’attention des établissements d’autres obligations prudentielles jugées plus centrales.
Cette décision met fin à la coordination inter-agences américaine sur les risques financiers climatiques, amorcée sous l’administration précédente, et consacre un virage réglementaire net.
Un vote divisé au sein de la Fed et des critiques internes
Au sein du Board de la Fed, cinq gouverneurs, parmi lesquels le président Jerome Powell et la vice-présidente à la supervision Michelle Bowman, ont voté en faveur du retrait. Un gouverneur, Michael Barr, ancien vice-président chargé de la supervision bancaire sous l’administration Biden, s’y est opposé, et Lisa Cook s’est abstenue. Une autre source fait état d’un vote de 5 voix contre 2, confirmant l’existence d’une minorité opposée à cette marche arrière.
a dénoncé une décision « contraire à la logique et aux bonnes pratiques de gestion des risques », en soulignant que les risques financiers liés au climat sont en hausse. Il reproche aux autorités d’avoir retiré ces principes « sans littéralement aucune preuve » pour justifier ce revirement moins de deux ans après leur mise en place, et estime que les régulateurs doivent au public une explication rationnelle et fondée sur les faits.
Michael Barr, principal artisan des principes climatiques en 2023
À l’inverse, Christopher Waller a salué la décision d’un laconique « Good riddance », et Michelle Bowman a réitéré ses fortes réserves à l’égard du dispositif climatique. Selon elle, ces directives avaient contribué à brouiller les attentes des superviseurs, à accroître les coûts de conformité sans amélioration proportionnée de la sécurité financière, et portaient sur un risque qu’elle jugeait « non essentiel » pour l’activité bancaire.
Une note interne de la Fed, datée du 2 octobre, avançait déjà que les principes climatiques pourraient détourner l’attention des grandes institutions de la gestion de risques matériels plus immédiats, confortant la ligne défendue par les partisans du retrait.
Un revirement inscrit dans un contexte politique de désengagement climatique
La décision s’inscrit dans un mouvement plus large de réorientation des politiques climatiques fédérales depuis le retour de Donald Trump au pouvoir. Peu après l’investiture, la Fed s’est retirée du Network for Greening the Financial System (NGFS), coalition internationale de banques centrales et superviseurs engagés sur le climat. Le gouvernement fédéral a officialisé la sortie des États-Unis de l’Accord de Paris et réduit ou réorienté plusieurs financements et dispositifs liés au climat, en privilégiant les industries fossiles et en contestant des cadres réglementaires jugés trop restrictifs.
Le changement climatique est « la plus grande escroquerie jamais perpétrée dans l’histoire », selon son discours aux Nations unies, marquant une rupture avec l’administration précédente. Parallèlement, Paul Atkins, opposé aux règles de transparence climatique, est pressenti pour diriger la SEC, alors que ces règles sont contestées en justice et par des États républicains.
Donald Trump
Parallèlement, le département du Trésor devrait réduire la priorité donnée au climat dans le suivi de la stabilité financière. Plus largement, la séquence actuelle conjugue revirement sur le climat, démantèlement des bureaux DEI (diversité, équité, inclusion) au sein de l’administration fédérale, et révision à la baisse de plusieurs engagements en matière de durabilité.
Banques : moins de contraintes climatiques, plus d’incertitude réglementaire
Pour les grandes banques américaines, la disparition des principes climatiques signifie avant tout la levée d’un socle d’attentes explicites sur la gestion de ces risques. Les établissements de plus de 100 milliards de dollars d’actifs ne sont plus incités, au niveau fédéral, à structurer de façon dédiée leur gouvernance et leurs analyses de scénarios autour des chocs climatiques.
Sans cadre spécifique, les banques doivent arbitrer elles-mêmes les ressources dédiées à la mesure des risques physiques et de transition, ce qui pourrait nuire à l’anticipation des pertes et accroître la vulnérabilité des bilans aux chocs atypiques.
À court terme, la suppression de ce dispositif s’inscrit dans une tendance plus large de dérégulation favorable aux banques : projets de baisse des exigences de capital, assouplissement annoncé des règles de liquidité, réforme attendue de la SLR renforcée (eSLR) pour libérer de la capacité de bilan et encourager le rôle de teneurs de marché en Treasuries. L’ensemble a pour objectif déclaré de soutenir le crédit et de renforcer la position compétitive des banques face au secteur du private credit. Mais ces inflexions soulèvent des interrogations sur la résilience du système bancaire face à des risques de long terme comme le climat.
Une divergence croissante avec l’Europe et les standards internationaux
L’abandon des principes climatiques accentue la divergence entre la régulation américaine et les efforts internationaux d’intégration des risques climatiques. Le Comité de Bâle a lancé fin 2023 une consultation sur un cadre de reporting des risques climatiques pour les banques, et discute d’une obligation de publication détaillée des impacts du changement climatique sur les activités bancaires à partir de 2026. La BCE pousse pour que les prêteurs dévoilent leurs stratégies de contribution aux objectifs climatiques.
Les autorités américaines jugent que le Comité de Bâle dépasse son mandat en voulant intégrer le climat dans son cadre, et la Fed rappelle que son mandat ne l’autorise pas à faire de politique climatique. Powell a souligné que le Comité de Bâle n’a pas pour mission d’intégrer les risques climatiques dans la réglementation.
La Réserve fédérale américaine (Fed)
Dans ce contexte, les banques américaines actives à l’international se retrouvent face à un double régime : allègement relatif des attentes aux États‑Unis et durcissement progressif des règles en Europe et en Asie. La convergence globale de la finance verte s’en trouve compliquée, avec un risque de fragmentation des normes et de multiplication des coûts de conformité pour les groupes transfrontaliers.
Enjeux pour les investisseurs : transparence, arbitrages et risque réputationnel
Pour les investisseurs internationaux, et notamment européens, cette décision constitue un nouveau signal de décrochage des États‑Unis par rapport aux standards de la finance durable. La limitation de facto des obligations de publication de données détaillées sur les risques climatiques pour les sociétés américaines réduit la transparence disponible pour évaluer la résilience des émetteurs face au climat.
La différence d’exigences en matière de reporting extra-financier et climatique entre l’Europe et les États-Unis pourrait orienter les investisseurs français vers des actifs offrant une meilleure visibilité sur les risques climatiques et la solidité financière, au détriment d’émetteurs moins transparents.
Ce mouvement intervient alors que le thème ESG traverse lui‑même une phase de reflux et de contestation. Aux États‑Unis, plus de 20 États à majorité républicaine ont adopté des lois restreignant l’usage de critères ESG dans la gestion d’actifs, et les grands gérants font face à des contentieux pour manquement présumé à leurs devoirs fiduciaires lorsqu’ils prennent en compte le climat. Plusieurs grandes maisons – BlackRock, State Street, Vanguard, JPMorgan AM, Pimco – se sont retirées de coalitions comme Climate Action 100+ ou Net Zero Asset Managers, tandis que les principaux établissements bancaires américains ont quitté la Net‑Zero Banking Alliance.
Seulement 30 % des investisseurs acceptent de renforcer les engagements ESG d’une entreprise si cela nuit à la performance à court terme.
Dans ce paysage, l’abandon des principes climatiques par la Fed renforce l’idée d’un « backlash ESG américain, davantage centré sur la forme des engagements et leurs coûts qu sur une remise en cause du caractère matériel de certains risques, dont le climat. De plus en plus, les grands investisseurs affirment privilégier l’intégration financière concrète des risques ESG et des outils de mesure d’impact, plutôt qu’une approche de marque ou de label.
Un signal ambigu pour la stabilité financière à long terme
Pour les défenseurs d’une meilleure prise en compte du climat dans la régulation financière, la décision des autorités américaines apparaît comme un recul. Ils jugent « à courte vue » le retrait des principes climatiques dans un contexte de multiplication d’événements extrêmes et de transition énergétique incertaine, y voyant un facteur de fragilisation à long terme du système financier.
Les promoteurs de la dérégulation estiment que les règles générales de gestion des risques suffisent et que la multiplication de cadres spécifiques, notamment climatiques, accroît la complexité sans gain prouvé pour la stabilité financière. Ils voient dans le retrait de ces principes un retour à une supervision plus neutre sectoriellement, recentrée sur les missions traditionnelles de la Fed, et cohérente avec un agenda de soutien à la croissance et au crédit.
Entre ces deux lectures, une question demeure pour les banques et les investisseurs : dans un environnement où les chocs climatiques s’intensifient, mais où la principale banque centrale mondiale renonce à un encadrement dédié, qui portera la responsabilité de mesurer, gérer et absorber ces risques dans la durée, et selon quels standards ? Pour l’heure, la réponse se jouera en dehors de Washington, dans les salles de marchés, les conseils d’administration et les enceintes réglementaires internationales où le climat reste, lui, au centre du débat.
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