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Conflit sino-japonais : Les terres rares, enjeu stratégique crucial

par | Actualités
Publié le 29 juin 2026

La confrontation entre Pékin et Tokyo autour des terres rares a franchi un nouveau cap, transformant un différend diplomatique en bras de fer stratégique susceptible de redessiner les chaînes d’approvisionnement mondiales. Avec l’effondrement des exportations chinoises de métaux critiques vers le Japon, les annonces de nouvelles sanctions économiques et l’accélération de projets miniers et industriels alternatifs, les terres rares s’imposent au cœur du conflit sino-japonais.

Retrouvez le podcast de cet article ci-dessous :

par Cyril Jarnias

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Pékin resserre l’étau sur les exportations vers le Japon

La bascule est intervenue après les déclarations de la Première ministre japonaise Sanae Takaichi, qui a lié explicitement la sécurité nationale du Japon à un éventuel conflit autour de Taïwan, allant jusqu’à évoquer une possible intervention militaire en cas d’attaque chinoise. Pékin a répliqué en mobilisant son levier le plus puissant : le contrôle des métaux stratégiques.

2026

Le 6 janvier 2026, la Chine a interdit l’exportation de biens à double usage vers le Japon, frappant principalement les terres rares lourdes et les aimants permanents.

Les données douanières publiées par la suite confirment l’ampleur du choc. Les livraisons d’oxyde de dysprosium et d’oxyde de terbium, deux métaux critiques pour la fabrication d’aimants hautes performances, sont tombées à zéro à partir de novembre 2025. Les exportations d’yttrium et de gallium, elles, n’ont subsisté qu’à des niveaux symboliques durant la première moitié de 2026. Globalement, les exportations chinoises de terres rares vers le Japon ont chuté de plus de 80 % au printemps 2026 par rapport à l’année précédente.

Une nouvelle liste noire chinoise visant l’industrie japonaise

L’escalade s’est poursuivie avec l’annonce par Pékin de l’ajout de 20 entités japonaises à sa liste de contrôle des exportations de biens à double usage. Parmi elles, des filiales de grands conglomérats industriels comme Mitsubishi, Komatsu ou Fujitsu, ainsi que des acteurs du secteur de la défense, dont des filiales de Mitsubishi Heavy Industries et l’Institut national des études de défense du Japon.

Attention :

Des entités sont privées d’accès aux composants et métaux critiques chinois. Vingt autres sociétés, comme Mitsui E&S, sont sous surveillance avec obligation pour les exportateurs chinois de fournir des analyses de risque et des garanties écrites d’usage non militaire.

Les autorités chinoises justifient cette offensive réglementaire par la volonté de freiner ce qu’elles qualifient de « nouveau type de militarisme » et de « remilitarisation » du Japon. À Tokyo, la réaction a été immédiate. Le secrétaire général du gouvernement, Minoru Kihara, a dénoncé des mesures « absolument inacceptables et extrêmement regrettables » et en a exigé le retrait sans délai.

Historiquement, le Japon dépendait de la Chine pour environ 70 % de ses importations de terres rares. Dans un contexte où Pékin contrôle encore près de 90 % des capacités mondiales de raffinage, la brutalité du couperet place l’archipel face à un risque majeur de rupture industrielle, en particulier pour les secteurs de l’automobile électrique, de l’éolien, de l’électronique avancée et de la défense.

Gallium sous haute surveillance, terres rares lourdes à l’arrêt

Si une partie des flux de gallium a repris au printemps 2026, la détente reste extrêmement encadrée. Après quatre mois de gel complet, une cargaison de 6 000 kg de gallium en provenance de Chine a été livrée au Japon en mai 2026. Mais ces livraisons sont réservées à des usages strictement civils : semi-conducteurs, fibres optiques ou chargeurs rapides pour véhicules électriques. Les autorités chinoises ont mis en place des contrôles renforcés pour s’assurer que pas un gramme ne soit redirigé vers l’industrie de défense japonaise.

Bon à savoir :

La Chine ne fournit plus de dysprosium et de terbium, indispensables aux aimants permanents des moteurs de véhicules électriques, des éoliennes et des systèmes de guidage de missiles. Ces matériaux sont difficiles à remplacer et conditionnent la performance de nombreuses technologies, ce qui constitue une vulnérabilité critique pour le Japon.

Minamitorishima, pari en eaux profondes pour l’autonomie japonaise

Face au risque de dépendance prolongée, le Japon mise sur une ressource qu’il contrôle intégralement : les sédiments riches en terres rares situés dans sa zone économique exclusive, au large de l’île isolée de Minamitorishima, environ 1 900 km au sud-est de Tokyo. Ce gisement sous-marin, estimé à plus de 16 millions de tonnes, pourrait couvrir les besoins mondiaux de certains éléments rares pour plusieurs siècles, selon les estimations avancées dans les échanges gouvernementaux.

Exemple :

En début d’année 2026, le navire scientifique Chikyu, opéré par l’Agence japonaise JAMSTEC, a réalisé une première mondiale en extrayant de la boue contenant des terres rares à près de 6000 mètres de profondeur au large de Minamitorishima, marquant ainsi un jalon technologique majeur pour une future exploitation à grande échelle.

Le 29 juin 2026, lors d’une réunion du Conseil de la politique océanique, Sanae Takaichi a donné instruction aux ministères concernés d’accélérer la phase de développement industriel de ce gisement. L’objectif officiel est de lancer dès 2027 des essais de validation à l’échelle industrielle. Le plan prévoit la collecte, le transport et le raffinage de plus de 350 tonnes de sédiments par jour.

Au-delà de la performance technique, le projet de Minamitorishima est clairement présenté comme un outil pour réduire, voire dépasser, la dépendance japonaise à la Chine en terres rares. Un accord bilatéral avec les États-Unis a d’ailleurs été conclu pour un développement conjoint des ressources minières marines autour de l’île, assorti de la création d’un groupe de travail dédié à la sécurité des approvisionnements.

Analyse géopolitique

Offensive diplomatique et économique de Tokyo au G7 et au-delà

La crise des terres rares a également basculé sur le terrain diplomatique. Lors du sommet du G7 à Évian, Sanae Takaichi a appelé les pays industrialisés et les grandes institutions financières publiques à construire des chaînes d’approvisionnement plus résilientes pour les métaux critiques. Elle a défendu la mise en place, à l’échelle du G7, d’un mécanisme de « prix plancher » pour les contrats portant sur ces matières premières.

Astuce :

L’idée centrale est de garantir une rentabilité minimale aux projets miniers et de raffinage hors de Chine (Amérique du Nord, Australie, Afrique). Ce mécanisme protège les investisseurs alliés contre des baisses de prix orchestrées par Pékin pour étouffer les concurrents.

Cette logique est déjà à l’œuvre dans le partenariat renouvelé entre la coentreprise publique-privée japonaise JARE (portée notamment par JOGMEC et Sojitz) et le producteur australien Lynas Rare Earths. Le contrat, prolongé jusqu’en 2038, intègre un prix plancher de 110 dollars par kilo sur une partie des volumes de néodyme et de praséodyme, tout en garantissant des livraisons stables de dysprosium et de terbium. Cet engagement de long terme sécurise une fraction significative des besoins japonais en terres rares pour l’aimantation.

Alliances renforcées avec l’Europe et le Canada

La diversification des sources ne se limite pas à l’Océanie. Le Japon a signé avec la France une feuille de route bilatérale dédiée aux métaux critiques, qui s’articule autour du projet de raffinerie Caremag dans le sud de la France. Ce site de co-raffinage, financé conjointement par l’investisseur public japonais JOGMEC et le groupe privé Iwatani, doit entrer en service d’ici la fin 2026. L’objectif affiché est de couvrir, via Caremag, environ 20 % des futurs besoins japonais en dysprosium et terbium, afin de réduire d’autant la dépendance à la Chine pour ces deux métaux stratégiques.

Partenariat stratégique Canada-Japon

Négociations officielles sur un système conjoint de stockage d’urgence et des projets miniers partagés, notamment pour le graphite et le gallium. Des accords commerciaux de plus d’un milliard de dollars canadiens ont été signés. Le Canada est un partenaire clé pour le Japon grâce à ses ressources abondantes et son cadre réglementaire stable.

Accords miniers

Discussions sur des projets partagés de graphite et de gallium, avec des accords commerciaux dépassant le milliard de dollars canadiens.

Stockage d’urgence

Mise en place d’un système conjoint de stockage d’urgence entre Tokyo et Ottawa pour sécuriser les approvisionnements.

Partenariat clé

Le Canada offre des ressources minières abondantes et un cadre réglementaire stable pour des coopérations de long terme avec le Japon.

Ces orientations complètent une coopération renforcée avec les États-Unis sur la sécurité des approvisionnements et les ressources marines, ainsi qu’un plan d’action conjoint plus large sur les métaux critiques.

Réorganisation accélérée de l’écosystème industriel japonais

Au-delà du volet extérieur, la crise des terres rares provoque une réorganisation en profondeur de l’écosystème industriel japonais. Les grands groupes technologiques, confrontés au tarissement des approvisionnements primaires de tungstène et de terres rares lourdes, se tournent massivement vers le recyclage haute précision. Le Japon importe désormais des volumes croissants de déchets industriels, notamment d’Amérique du Nord, afin d’en extraire les métaux stratégiques encore présents dans ces rebuts.

Les industriels cherchent également à reconstruire des capacités de raffinage sur le territoire japonais, longtemps externalisées en Chine. Le fabricant d’aimants permanents Shin-Etsu Chemical a ainsi annoncé la construction de sa première nouvelle usine de raffinage de terres rares depuis 2008. Cette unité doit traiter exclusivement des ressources issues de fournisseurs non chinois, participant à l’effort national de « dé-sinisation » des chaînes d’approvisionnement.

Cette stratégie d’ensemble combine donc exploration de ressources nationales en eaux profondes, multiplication d’alliances internationales, mécanismes financiers innovants et réindustrialisation ciblée. L’enjeu n’est pas seulement de passer le cap des sanctions actuelles, mais de bâtir une souveraineté technologique moins vulnérable aux pressions géopolitiques.

Une bataille de longue haleine pour les chaînes de valeur mondiales

La confrontation autour des terres rares entre la Chine et le Japon dépasse le cadre bilatéral. Elle révèle les risques structurels liés à la concentration du raffinage en Chine et met en lumière la dimension géostratégique des métaux nécessaires à la transition énergétique et au numérique. En exerçant une pression maximale sur son principal client asiatique, Pékin envoie un signal à l’ensemble des pays dépendants de ses exportations.

Attention :

La riposte de Tokyo s’articule autour de la sécurisation de contrats à long terme, la construction de capacités alternatives, la diversification géographique et le renforcement du recyclage, bien que ces initiatives exigent des investissements massifs et du temps pour être pleinement efficaces.

Dans l’intervalle, le conflit sino-japonais sur les terres rares reste un test grandeur nature de la capacité des économies avancées à réduire leur dépendance vis-à-vis d’un fournisseur quasi monopolistique, sans compromettre leur compétitivité industrielle ni la poursuite de leurs objectifs climatiques. Les décisions prises aujourd’hui autour de Minamitorishima, des raffineries européennes et des accords avec le Canada ou l’Australie pourraient redessiner pour plusieurs décennies la carte mondiale des chaînes de valeur des métaux critiques.

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