Alors que la majorité présidentielle maintient le cap de la stabilité fiscale et de la maîtrise de la dépense publique, le Parti socialiste (PS) remet sur la table deux instruments emblématiques pour taxer les plus grandes fortunes : le rétablissement de l’Impôt de solidarité sur la fortune (ISF) et la mise en place de la Taxe Zucman. Ces propositions, portées dans le cadre des débats budgétaires et d’un contre-budget socialiste, cristallisent un affrontement politique et économique de fond sur la manière de financer l’État et de répartir l’effort fiscal.
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Le PS fait de la Taxe Zucman le pilier de sa stratégie budgétaire
Pour le PS, la Taxe Zucman est devenue la pierre angulaire de sa stratégie de financement des politiques publiques. Inspirée des travaux de l’économiste Gabriel Zucman, cette taxe instaure un plancher d’imposition sur le patrimoine net des ménages les plus riches. Dans sa version initiale, elle vise les patrimoines supérieurs à 100 millions d’euros, soit environ 1 800 foyers fiscaux en France, avec l’objectif de garantir qu’ils acquittent chaque année un montant d’impôts au moins égal à 2 % de leur fortune totale.
Selon les estimations des socialistes, cette taxe sur les plus hauts patrimoines pourrait rapporter entre 15 et 25 milliards d’euros par an pour financer les services publics, la transition climatique et la réduction du déficit.
Dans un contre-budget présenté le 16 septembre 2026 pour l’exercice 2027, la Taxe Zucman figure en tête des mesures de recettes avancées par le PS. Ce projet alternatif, défendu notamment par les députées Estelle Mercier et Sandrine Runel, intègre cette taxe comme première source de financement de leur trajectoire budgétaire, avec une recette attendue de l’ordre de 15 milliards d’euros.
En toile de fond de ce débat se trouve la suppression de l’ISF en 2018 et son remplacement par l’Impôt sur la fortune immobilière (IFI), limité aux seuls actifs immobiliers au-delà de 1,3 million d’euros de patrimoine net. Comme l’ISF, l’IFI épargne les outils de travail et les participations professionnelles. Pour le PS et la gauche, ce recentrage sur l’immobilier est l’un des symboles du « cadeau fiscal » aux très hauts patrimoines, au détriment de la justice fiscale.
Pour rallier le centre et atténuer les critiques économiques, les socialistes proposent une « Zucman light » (amendement Mercier) : le seuil d’assujettissement est abaissé à 10 millions d’euros de patrimoine, mais le taux plancher est relevé à 3 %. Elle prévoit surtout des exemptions explicites pour les entreprises innovantes et pour les sociétés familiales détenues à plus de 51 % par le ménage et dirigées par l’un de ses membres.
Cette version « allégée » vise à cibler davantage la richesse patrimoniale jugée purement financière, tout en préservant les entreprises familiales et les start-up. Selon les calculs avancés par le PS, elle pourrait rapporter entre 5 et 7 milliards d’euros par an. Elle n’a toutefois pas davantage convaincu la majorité et la droite que la version initiale.
Une double défaite parlementaire pour la Taxe Zucman et le retour de l’ISF
Les débats parlementaires récents illustrent la difficulté de faire adopter ces propositions. Le 31 octobre 2025, lors de l’examen du projet de loi de finances pour 2026 (PLF 2026), l’Assemblée nationale a rejeté la Taxe Zucman dans sa version originelle, par 228 voix contre 172. L’amendement « Zucman light » a subi le même sort. Les groupes de gauche ont voté pour, tandis que les groupes de la majorité présidentielle (EPR, Horizons, MoDem), la droite (DR) et le Rassemblement national (RN) ont voté contre.
Un an plus tard, l’affrontement s’est rejoué dans des termes similaires. Le 16 octobre 2026, au cours de l’examen du projet de loi de finances pour 2027 (PLF 2027), les groupes PS, LFI, Écologistes et PCF ont déposé de nouveaux amendements visant soit à instaurer un plancher d’imposition sur les très grandes fortunes, soit à rétablir l’ISF. Mickaël Bouloux a défendu ces textes en insistant sur une exigence de « justice fiscale et d’égalité républicaine », niant toute volonté de « punir » les plus riches.
Mickaël Bouloux, député socialiste
La majorité et la droite ont une nouvelle fois fait bloc pour les rejeter. La ligne de fracture s’est donc reproduite à l’identique : la gauche unie pour un retour d’un impôt général sur la fortune ou d’une taxe de type Zucman, le camp présidentiel et la droite, rejoints par le RN, s’y opposant frontalement.
Un gouvernement inflexible qui privilégie la maîtrise de la dépense
Face à ces offensives, l’exécutif reste sur une ligne de refus clair. Le Premier ministre Sébastien Lecornu, intervenant au Sénat le 14 octobre 2026 lors des questions au gouvernement, a résumé cette position en affirmant que « toutes les taxes Zucman du monde n’écarteront pas le débat sur la maîtrise de la dépense publique ». L’exécutif affiche la volonté de stabiliser le niveau global des prélèvements obligatoires, en privilégiant des ajustements ciblés plutôt que de nouveaux grands impôts.
Le gouvernement se dit ouvert à des mesures plus circonscrites, comme s’attaquer aux « fortunes improductives » ou aux holdings purement patrimoniales, mais refuse toute grande réforme systémique de type ISF généralisé ou Taxe Zucman portant sur l’ensemble des actifs, y compris professionnels.
Le camp présidentiel et la droite mettent aussi en avant des arguments juridiques et économiques. Philippe Juvin, député LR et rapporteur général du budget, et plusieurs élus de la majorité ont invoqué un risque d’inconstitutionnalité, notamment si l’impôt ne tient pas compte de la capacité contributive réelle et repose sur la taxation de plus-values latentes ou d’actifs peu liquides. Ils soulignent aussi, au même titre que le gouvernement, le risque de fragilisation de l’économie française face à la concurrence européenne.
Le PS face au front uni du patronat et des milieux d’affaires
Les propositions socialistes se heurtent également à une forte hostilité du patronat et du monde de l’entreprise. Le MEDEF, présidé par Patrick Martin, s’est montré particulièrement critique à l’égard de l’intégration des participations d’entreprises, qu’elles soient cotées ou non, dans l’assiette d’un tel impôt. Les organisations patronales dénoncent l’idée de taxer « l’outil de travail », qu’il s’agisse de participations de fondateurs, de familles actionnaires ou d’investisseurs de long terme.
Selon ces milieux, une taxe annuelle de 2 % (ou 3 % dans la version « light ») sur la valeur des titres obligerait certains actionnaires à vendre régulièrement des parts pour s’acquitter de l’impôt. Cela entraînerait une dilution forcée du capital et un risque de perte de contrôle des entreprises françaises au profit d’investisseurs étrangers. Ils soulignent également la perspective d’un exode fiscal accru des entrepreneurs et détenteurs de grandes fortunes.
Dans le secteur des nouvelles technologies, la mobilisation a pris la forme d’une tribune signée par plus de trente dirigeants et investisseurs de la Tech. Ce collectif met en garde contre le risque de « casser l’élan entrepreneurial » en France. Il rappelle que les jeunes entreprises en forte croissance, parfois valorisées à des montants très élevés, distribuent rarement des dividendes et ne disposent pas de liquidités suffisantes pour faire face à une ponction annuelle de 2 % sur leur valorisation. Les fondateurs se retrouveraient, selon eux, dans des « impasses de liquidités », contraints soit de céder des parts trop tôt, soit de se délocaliser.
Un débat chiffré : recettes espérées contre rendement contesté
Sur le plan strictement budgétaire, les évaluations de rendement alimentent la controverse. Les promoteurs de la Taxe Zucman, dont le PS, avancent un potentiel compris entre 15 et 25 milliards d’euros par an pour la version originelle, sur la base d’une taxation large de l’ensemble des actifs (immobiliers, financiers, professionnels). Pour la version « Zucman light », ils estiment le produit annuel entre 5 et 7 milliards d’euros, tandis que le contre-budget socialiste retient un chiffrage de 15 milliards pour soutenir son scénario de finances publiques.
Des économistes libéraux et plusieurs think tanks jugent ces chiffres fortement surestimés. Ils estiment que le produit réel se rapprocherait plutôt de 5 milliards d’euros, en raison d’un double phénomène : d’une part l’optimisation fiscale et les départs de contribuables les plus fortunés, d’autre part les difficultés techniques de valorisation des parts de sociétés non cotées, dont la valeur est par nature incertaine et fluctuante.
Ce désaccord s’inscrit dans un débat plus large sur l’efficacité économique des impôts sur la fortune. Des travaux rétrospectifs, notamment ceux d’instituts comme Rexecode (non commandités par la gauche), ont déjà souligné par le passé que le rendement brut de l’ISF avait été inférieur aux pertes induites par la fuite de capitaux et l’érosion de l’assiette taxable. La gauche conteste ces conclusions, tout en défendant une architecture nouvelle de taxation censée mieux cibler les très grandes fortunes et les patrimoines financiers inactifs, afin de limiter ces effets d’évitement.
Un clivage durable sur la justice fiscale et le financement de l’État
Au-delà des chiffres et des mécanismes techniques, la relance par le PS de l’ISF et de la Taxe Zucman consacre un clivage profond sur la conception de la justice fiscale. Les socialistes, aux côtés du reste de la gauche, estiment que les ultra-riches contribuent aujourd’hui proportionnellement moins que les classes moyennes et que cette situation mine la cohésion républicaine. Ils défendent une réorientation de l’effort vers les 0,01 % les plus fortunés, arguant aussi d’un effet vertueux possible sur l’allocation du capital, en incitant à investir davantage dans l’économie productive et durable.
Les principales forces politiques défendent une autre hiérarchie des priorités face aux propositions de grands impôts sur la fortune.
Le gouvernement, la majorité présidentielle, la droite et le RN privilégient la maîtrise des dépenses publiques.
Ils mettent en avant la nécessité d’une stabilité fiscale pour les acteurs économiques.
L’attractivité du territoire est une priorité partagée par ces forces politiques.
Ils souhaitent protéger l’investissement et l’innovation plutôt que de revenir à un grand impôt sur la fortune ou d’instaurer une Taxe Zucman.
Plutôt qu’un grand impôt sur la fortune ou une Taxe Zucman, ils privilégient des ajustements ciblés sur certaines formes de patrimoine jugées improductives.
Malgré plusieurs revers parlementaires, le PS et plus largement la gauche semblent déterminés à maintenir ce sujet au centre du débat budgétaire. La question de savoir si la France doit renouer avec une taxation renforcée des grandes fortunes, et sous quelle forme, apparaît désormais comme un débat récurrent, appelé à ressurgir à chaque discussion budgétaire tant que la trajectoire des finances publiques restera tendue et que la question de la justice fiscale restera au cœur des préoccupations politiques.
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