TotalEnergies et son partenaire italien Eni ont donné le coup d’envoi officiel du projet gazier Cronos, premier développement commercial d’hydrocarbures dans les eaux chypriotes, à la suite de la décision finale d’investissement annoncée le 28 juillet 2026. Présenté comme une étape historique par Nicosie, ce gisement en eau profonde doit commencer à livrer du gaz naturel liquéfié (GNL) à l’Union européenne à partir de 2028, renforçant la stratégie de diversification des approvisionnements du continent face à la dépendance persistante au gaz russe.
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Un premier projet de production gazière pour Chypre
Situé dans le bloc 6 de la zone économique exclusive (ZEE) chypriote, à environ 185 kilomètres au sud-ouest des côtes, Cronos marque l’entrée de Chypre dans le club des pays producteurs de gaz. Découvert en 2022 grâce au puits d’exploration Cronos‑1 puis confirmé par une campagne d’appréciation en 2024, le gisement recèle plus de 3 000 milliards de pieds cubes de gaz en place, selon les estimations communiquées par les partenaires.
Le projet est détenu à parts égales par TotalEnergies et Eni, avec Eni comme opérateur. La décision finale d’investissement a été prise fin juillet 2026, permettant le développement du champ. La production commerciale débutera au premier semestre 2028. Le ministère chypriote de l’Énergie considère cette étape comme majeure pour la stratégie énergétique du pays dans l’UE.
Le plateau de production visé est de 500 millions de pieds cubes de gaz par jour, soit l’équivalent d’environ 2,8 millions de tonnes de GNL par an. Les deux groupes se partageront équitablement ces volumes : chacun prévoit de commercialiser environ 1,4 million de tonnes par an, principalement à destination du marché européen.
Une nouvelle route gazière vers l’Europe en Méditerranée orientale
Le projet Cronos s’inscrit dans un contexte d’urgence pour l’UE, qui cherche depuis 2022 à réduire fortement sa dépendance au gaz russe. Malgré les sanctions et les réorientations d’achats, la Russie figurait encore parmi les principaux fournisseurs de GNL de l’Union au début de 2026. Bruxelles affiche l’objectif de supprimer totalement le gaz russe d’ici la fin de la décennie.
Le plateau de production du champ gazier de Cronos devrait couvrir jusqu’à 3 % des importations annuelles de GNL de l’Union européenne.
Au-delà des chiffres, le projet participe à la constitution d’un véritable hub gazier régional autour de Chypre et de l’Égypte. Grâce à une série d’accords et de connexions, la Méditerranée orientale prend forme comme nouveau corridor d’exportation de gaz vers l’Europe, dans un environnement marqué par les tensions au Moyen-Orient et la reconfiguration des flux énergétiques mondiaux.
Un schéma industriel adossé aux infrastructures égyptiennes
L’un des traits distinctifs de Cronos est son choix de développement : aucun terminal de liquéfaction ne sera construit sur l’île de Chypre. Pour limiter les coûts, les délais et l’empreinte environnementale, les partenaires ont opté pour l’utilisation des infrastructures déjà existantes en Égypte.
Le schéma industriel retenu se déploie en plusieurs étapes. Le gaz sera d’abord produit à partir de quatre puits sous-marins forés dans les eaux chypriotes en eau profonde. Il sera ensuite acheminé par un gazoduc sous-marin vers les installations en mer du champ géant Zohr, exploité par Eni au large de l’Égypte.
Après prétraitement, le gaz sera acheminé vers le terminal de liquéfaction de Damiette en Égypte pour être transformé en GNL et exporté vers l’Europe. TotalEnergies et le ministère chypriote de l’Énergie soulignent que cette utilisation de capacités existantes réduit les investissements initiaux (Capex), accélère la mise sur le marché et diminue l’empreinte carbone par rapport à des constructions massives à terre.
L’architecture contractuelle du projet a été sécurisée par la signature, en février 2025, d’un accord intergouvernemental de type Host Government Agreement entre Chypre et l’Égypte, qui définit le cadre du transit du gaz entre les deux pays.
Chypre se positionne comme nouveau hub énergétique européen
Le lancement de Cronos intervient à un moment charnière pour Chypre, qui a occupé la présidence tournante du Conseil de l’Union européenne au premier semestre 2026. Nicosie a profité de cette séquence pour mettre en avant les thèmes d’autonomie et de sécurité énergétiques, renforcés par la mise en valeur de ses ressources offshore.
Le champ gazier Aphrodite est estimé à 4 billions de pieds cubes de gaz.
Un mémorandum d’entente a été signé le 22 juillet 2026 entre les partenaires d’Aphrodite, la compagnie publique Cyprus Hydrocarbons Company et l’égyptien EGAS pour encadrer la vente et le transport par gazoduc de 100 % de la production vers l’Égypte. Les parties discutent d’un accord contraignant portant sur des livraisons s’étalant sur 15 à 20 ans. La décision finale d’investissement pour Aphrodite est envisagée pour début 2027, avec un démarrage commercial autour de 2031.
Dans ce contexte, Cronos apparaît comme le premier maillon opérationnel d’une stratégie plus vaste visant à faire de Chypre un point de passage clé du gaz de Méditerranée orientale vers l’Europe.
Enjeux géopolitiques persistants en Méditerranée orientale
Le déploiement de ces projets gaziers s’inscrit dans un environnement géopolitique complexe. La ZEE chypriote fait l’objet, depuis plusieurs années, de contestations de la part de la Turquie, qui s’oppose aux forages unilatéraux de la République de Chypre et revendique des droits sur certaines zones maritimes. Ces tensions régionales n’ont pas empêché la signature des accords commerciaux et la validation du projet Cronos, ce qui illustre la volonté des opérateurs et de Nicosie de poursuivre le développement des ressources.
Les discussions sur le champ voisin de Yishai progressent, avec un accord définitif attendu avant fin 2026 pour lever un facteur d’incertitude régional.
Dans ce contexte, la consolidation d’un hub gazier couplé aux infrastructures égyptiennes répond aux préoccupations européennes de sécurisation de routes d’approvisionnement plus directes et moins exposées aux risques de rupture dans d’autres zones de transit.
Un projet au cœur des controverses climatiques
Alors que TotalEnergies met en avant le caractère stratégique de Cronos pour l’Europe, le projet est loin de faire l’unanimité sur le plan environnemental. Plusieurs organisations non gouvernementales, parmi lesquelles Bloom et Attac, dénoncent l’ouverture de nouveaux gisements d’hydrocarbures en eaux profondes, estimant qu’elle va à rebours des objectifs climatiques internationaux.
Ces ONG rappellent que le GNL demeure un combustible fossile à l’origine d’émissions de gaz à effet de serre, notamment de méthane, et accusent les gouvernements et les compagnies impliquées de retarder la transition énergétique européenne en misant sur une nouvelle vague de projets gaziers. Elles s’opposent particulièrement à l’argument selon lequel le gaz constituerait une « énergie de transition », un qualificatif employé par certains États de la région.
ONG environnementales
En mai 2026, lors d’un sommet énergétique à Nicosie, Chypre, la Grèce et la Roumanie ont ainsi plaidé pour un renforcement de la production de gaz en Méditerranée orientale, insistant sur le rôle du gaz naturel comme solution intermédiaire entre charbon et renouvelables. Les ONG ont critiqué cette position, l’assimilant à une stratégie de prolongation de l’ère fossile.
Pressions judiciaires et débat sur les émissions de TotalEnergies
La dimension climatique du projet Cronos s’inscrit également dans un cadre juridique de plus en plus contraignant pour TotalEnergies. Le 25 juin 2026, le tribunal judiciaire de Paris a rendu une décision défavorable au groupe sur son devoir de vigilance, l’obligeant à intégrer les émissions dites de « Scope 3 » – celles générées par l’utilisation de ses produits par ses clients – dans sa cartographie des risques climatiques.
À la veille de la décision d’investissement sur Cronos, TotalEnergies a annoncé faire appel de l’obligation d’inclure les émissions de ses clients dans son plan de vigilance, ce qui accroît la pression judiciaire lors du lancement d’un nouveau projet gazier.
TotalEnergies et les autorités chypriotes mettent en avant l’utilisation d’infrastructures existantes et l’absence de grandes installations à terre à Chypre pour défendre le bilan environnemental relatif de Cronos. Selon eux, ce choix réduit les travaux lourds en zone côtière, limite l’impact sur la biodiversité marine locale et diminue l’intensité carbone par unité de gaz produite. Les ONG rétorquent que, même optimisée, une nouvelle chaîne gazière reste incompatible avec la nécessité de réduire rapidement la consommation de combustibles fossiles.
Entre sécurité énergétique et transition, un équilibre délicat
Le lancement de Cronos place Chypre et TotalEnergies au cœur des arbitrages qui traversent aujourd’hui la politique énergétique européenne. D’un côté, les États membres cherchent à sécuriser des volumes de gaz suffisants pour accompagner la sortie du charbon, stabiliser les prix et réduire la dépendance à la Russie. De l’autre, les impératifs climatiques et les décisions de justice poussent les grands groupes à revoir à la baisse leurs investissements dans les hydrocarbures.
En misant sur un gisement déjà découvert, raccordé à des installations existantes en Égypte et ciblant un démarrage rapide en 2028, Cronos illustre une approche de « transition gazière » à horizon d’une ou deux décennies. Reste à savoir comment ce projet, premier du genre dans les eaux chypriotes, s’articulera à long terme avec les objectifs de neutralité carbone de l’Union européenne et l’accélération attendue des énergies renouvelables sur le continent.
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