La question de la succession d’Othman Benjelloun à la tête de Bank of Africa et d’O Capital Group s’impose désormais comme un enjeu majeur, à la fois pour la place financière de Casablanca et pour les réseaux internationaux du groupe, où Luxembourg occupe une position clé. À l’approche des 94 ans du patriarche, l’absence de plan de transition officiellement annoncé alimente les interrogations alors même que le groupe bancaire affiche des résultats record et que le Maroc renforce ses liens économiques et financiers avec le Grand-Duché.
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Un empire familial au cœur d’un actif souverain
Président-directeur général de Bank of Africa (BOA) et patron de la holding familiale O Capital Group, Othman Benjelloun conserve l’intégralité de ses fonctions, malgré son âge avancé. La famille contrôle plus de 35 % du capital de la banque via O Capital Group, issue de la fusion en 2021 de FinanceCom et de Holding Benjelloun Mezian. Ce noyau familial fait de BOA un acteur à la fois privé et stratégique pour l’État marocain.
La banque déploie un réseau dans environ 30 pays africains, ce qui en fait un instrument essentiel de la projection économique du Maroc sur le continent. Cette dimension explique la vigilance des pouvoirs publics sur sa gouvernance. Bank Al-Maghrib, la banque centrale, suit de près le dossier, considérant le groupe comme un actif bancaire souverain dont la stabilité de l’actionnariat et du management dépasse le seul enjeu familial.
En parallèle, Crédit Mutuel Alliance Fédérale détient près de 24 % du capital de BOA. Les spéculations récurrentes sur un possible désengagement de ce partenaire français, dans un contexte général de retrait des banques hexagonales d’Afrique, font peser un enjeu supplémentaire de recomposition capitalistique. Toute évolution dans cette participation pourrait rebattre les cartes entre actionnaires marocains et investisseurs internationaux, y compris ceux positionnés à Luxembourg.
Une succession sous haute surveillance politique et monétaire
Derrière l’image d’un groupe solide, la question de la relève au sommet reste ouverte. Selon des informations rendues publiques en 2026, Othman Benjelloun aurait fait savoir dès 2025 au roi Mohammed VI, via le conseiller royal Fouad Ali El Himma, qu’il était prêt à se retirer si telle était la volonté du souverain. Cette option n’a pas été activée, faute alors de profil jugé suffisamment robuste et consensuel pour reprendre immédiatement les commandes d’un ensemble aussi sensible.
Face à cette incertitude, le gouverneur de Bank Al-Maghrib, Abdellatif Jouahri, a multiplié les initiatives en début d’année 2026. Il a réuni plusieurs administrateurs clés de BOA pour les inciter à s’impliquer davantage dans la gouvernance et la préparation de l’avenir institutionnel de la banque. Ces démarches, révélées par Africa Intelligence et reprises par la presse marocaine en juin 2026, confirment que la succession dépasse le cadre privé pour devenir un dossier suivi au plus haut niveau de l’appareil financier et politique.
Abdellatif Jouahri, gouverneur de Bank Al-Maghrib
La disparition, en juillet 2024, de Leila Mezian Benjelloun, épouse d’Othman Benjelloun et figure centrale de la vie publique de la famille, a encore réduit le cercle décisionnel interne. Les deux enfants, Kamal et Dounia, ne sont pas intégrés à l’appareil opérationnel de la banque. Kamal, anthropologue établi principalement à l’étranger, a par ailleurs exprimé de longue date qu’il ne souhaitait pas reprendre l’activité bancaire familiale.
Le rôle pivot de Brahim Benjelloun-Touimi
Dans ce paysage, un nom s’impose comme pivot de la continuité : Brahim Benjelloun-Touimi. Administrateur et directeur général délégué du groupe, présent depuis 1990, il est considéré par les observateurs et par le marché comme le principal relais institutionnel du système Benjelloun.
Titulaire d’un doctorat en monnaie, finance et banque, il siège dans la quasi-totalité des comités stratégiques du groupe bancaire, de l’assureur RMA et de la holding O Capital Group. Cette présence transversale lui confère une vision globale des enjeux financiers, prudentiels et industriels de l’écosystème Benjelloun.
Au sein même de Bank of Africa, la gouvernance exécutive est structurée autour d’un trio : Othman Benjelloun au poste de président-directeur général, Brahim Benjelloun-Touimi comme directeur général délégué, et Driss Benjelloun à la tête de la division financière en tant que directeur général délégué. Cette architecture permet de partager les responsabilités, tout en conservant une forte centralisation du pouvoir autour du patriarche et de ses plus proches collaborateurs.
Une gouvernance resserrée et féminisée au conseil
La réunion de l’assemblée générale mixte de Bank of Africa, tenue à Casablanca fin juin 2026, a apporté plusieurs ajustements de gouvernance sans toutefois trancher la question de la succession au sommet. Sous la présidence d’Othman Benjelloun, les actionnaires ont entériné la prise de retraite de l’un des directeurs généraux délégués, Mounir Chraïbi, dont la démission avait pris effet fin mars 2026.
L’assemblée a ratifié les démissions de British International Investment et d’Abdelwahab Bensouda de leurs mandats d’administrateurs. Hicham El Amrani a été confirmé comme administrateur à titre personnel, en remplacement de ce dernier, pour la durée de son mandat restant. Le mandat de la Banque Fédérative du Crédit Mutuel, représentée par Lucien Miara, a été renouvelé, afin de préserver la stabilité du tour de table, au moins à court terme.
Le conseil d’administration associe des représentants d’institutions majeures comme RMA (représentée par Azzedine Guessous), la Caisse de Dépôt et de Gestion (CDG, représentée par Khalid Safir) et la Banque Fédérative du Crédit Mutuel, ainsi qu’un collège étoffé d’administrateurs indépendants (Nezha Lahrichi, Jinane Laghrari, Ngozi Edozien, Lauren Kouassi-Olsson et Mohamed Kabbaj). Cette configuration vise à renforcer les garde-fous en matière de gouvernance, à un moment où le centre de gravité familial est en mutation.
Des fondamentaux financiers solides qui réduisent la pression immédiate
Sur le plan financier, Bank of Africa aborde cette phase de transition potentielle en situation de force. Les résultats 2025, présentés au début de l’année 2026, montrent un produit net bancaire consolidé de 20,3 milliards de dirhams, franchissant pour la première fois le seuil des 20 milliards avec une hausse de 9 %. Le résultat net part du groupe progresse de 11 % pour atteindre 3,8 milliards de dirhams.
L’assemblée générale a approuvé la distribution d’un dividende brut de 5 dirhams par action et a autorisé une augmentation de capital de plus de 51 millions de dirhams par incorporation de réserves.
Parallèlement, le groupe a accru sa visibilité internationale. À la fin mai 2026, Bank of Africa a été désignée « meilleure banque en Afrique du Nord » lors d’une cérémonie organisée à Brazzaville. Le jury a salué la solidité financière de l’établissement ainsi que la qualité de sa gouvernance interne et de son dispositif de gestion des risques. Cette reconnaissance renforce l’attractivité du groupe auprès des investisseurs internationaux, y compris ceux opérant via des places comme Luxembourg.
Casablanca, Luxembourg et la bataille des flux africains
Si Luxembourg n’apparaît pas directement dans l’actionnariat de Bank of Africa, le Grand-Duché est au cœur de la gouvernance du réseau subsaharien du groupe et plus largement de l’architecture financière reliant Casablanca à l’Europe. BOA Group S.A., entité de tête des filiales hors Afrique de l’Ouest, est en effet basée à Luxembourg et présidée par Amine Bouabid. Elle coiffe les opérations de plusieurs filiales africaines, en complément de BOA West Africa, installée en Côte d’Ivoire pour les pays de cette région.
Le Luxembourg joue un double rôle : d’une part, il sert de plateforme de structuration juridique et financière pour les investissements pan-africains du groupe ; d’autre part, il constitue un point de contact privilégié avec les investisseurs institutionnels européens qui se tournent vers l’Afrique via des véhicules régulés luxembourgeois.
De son côté, Casablanca affirme ses ambitions de hub financier continental, notamment à travers Casablanca Finance City (CFC) et la Casablanca Finance City Authority (CFCA). Les liens resserrés entre CFCA et l’agence Luxembourg for Finance, ainsi que les échanges soutenus entre opérateurs marocains et luxembourgeois dans les domaines de la finance durable, du capital-investissement et des marchés africains, renforcent l’idée d’un axe structurant entre les deux places.
Toute évolution dans la gouvernance et l’actionnariat de Bank of Africa aura des répercussions directes sur l’équilibre entre les centres de décision situés à Casablanca et ceux basés à Luxembourg. Les choix de succession — qu’ils renforcent le contrôle marocain via des acteurs publics comme la CDG, la CIMR ou Mamda-MCMA, ou qu’ils ouvrent davantage la porte à des capitaux internationaux — pèseront sur la manière dont les flux financiers vers l’Afrique seront organisés entre ces deux hubs.
BOA Group S.A. à Luxembourg, maillon clé des filiales africaines
Au printemps 2026, l’ensemble des filiales de Bank of Africa en Afrique de l’Ouest et au-delà a tenu ses assemblées générales ordinaires pour approuver les comptes 2025 et procéder aux évaluations périodiques de leurs organes délibérants et comités spécialisés. BOA-Burkina Faso, BOA-Niger, BOA-Mali et BOA-Bénin ont notamment réuni leurs actionnaires entre mars et avril.
Depuis le Luxembourg, BOA Group S.A. supervise ses entités, coordonne les politiques de risque, de conformité et de financement, et sert de relais essentiel entre les filiales africaines et les investisseurs européens. La stabilité du pilotage au niveau de la maison-mère marocaine est donc déterminante pour la crédibilité de la structure luxembourgeoise et, plus largement, pour la confiance des régulateurs et des partenaires financiers dans cette chaîne de gouvernance.
Une équation politique, financière et géopolitique
L’inauguration par le prince héritier Moulay El Hassan de la tour Mohammed VI, gratte-ciel de 250 mètres à Rabat/Salé porté par O Capital Group et Bank of Africa et officiellement ouvert en avril 2026, a symbolisé la proximité entre l’État et l’empire Benjelloun. Ce projet emblématique met en lumière le rôle du groupe comme vitrine de la modernisation du pays et comme instrument de la diplomatie économique marocaine.
L’équation de la succession devra concilier plusieurs objectifs : préserver la continuité opérationnelle d’une banque en expansion, garantir un ancrage marocain solide, rassurer les investisseurs institutionnels internationaux — notamment ceux utilisant Luxembourg comme plateforme d’investissement — et maintenir la capacité du groupe à accompagner la stratégie africaine du Maroc.
La question n’est plus de savoir si la transition interviendra, mais de quelle manière elle sera orchestrée entre Casablanca et Luxembourg, et avec quels équilibres entre famille, État et partenaires étrangers. Pour l’instant, la solidité des résultats et la montée en puissance progressive de responsables comme Brahim Benjelloun-Touimi permettent de temporiser. Mais la fenêtre pour une succession maîtrisée, alignée sur les enjeux souverains et internationaux du groupe, se rétrécit à mesure que le temps passe.
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