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Albanie : clarifications sur le projet d’île touristique controversé

par | Actualités
Publié le 4 octobre 2026

Un vaste projet de complexe touristique de luxe sur l’île de Sazan et la côte de Zvërnec, en Albanie, cristallise depuis des mois tensions politiques, inquiétudes environnementales et soupçons de corruption. Porté par Jared Kushner et Ivanka Trump via le fonds Affinity Partners, le programme, évalué entre 1,4 et 4,7 milliards de dollars, est officiellement encore à l’étude, mais il a déjà déclenché une mobilisation citoyenne durable et attiré l’attention des institutions européennes et de la justice albanaise.

Retrouvez le podcast de cet article ci-dessous :

par Cyril Jarnias

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Un méga-projet de luxe au cœur de la lagune de Vjosa-Narta

Le projet vise deux zones côtières stratégiques du sud-ouest de l’Albanie, près de la ville de Vlorë. D’un côté, l’île de Sazan, ancienne base militaire isolée et aujourd’hui inhabitée, doit être transformée en complexe hôtelier ultra haut de gamme. De l’autre, la péninsule de Zvërnec, en bordure de la lagune de Vjosa-Narta, doit accueillir hôtels cinq étoiles, villas de luxe, marina et golf, intégrés dans le paysage côtier.

6,1

Le coût total du projet atteint environ 6,1 milliards de dollars, avec 1,4 milliard pour la partie insulaire et 4,7 milliards pour le versant côtier.

Sur le terrain, la promotion locale est assurée par Sazan Real Estate Development LLC, dirigée par l’entrepreneur Asher Abehsera. Le financement implique également le consortium qatarien Assets Group, contrôlé par les frères Moutaz et Ramez Al Khayyat, réputés proches de la famille régnante du Qatar.

Statut d’« investisseur stratégique » et assouplissement légal

L’exécutif d’Edi Rama a fait de ce programme une vitrine de sa stratégie de montée en gamme du tourisme. À la fin de l’année 2024, le gouvernement albanais a accordé au projet le statut d’« investisseur stratégique », un régime qui permet d’accélérer les procédures administratives et d’aménager certaines contraintes réglementaires.

Bon à savoir :

Une révision controversée de la loi sur les zones protégées, adoptée au début de 2024, a assoupli les règles de construction dans des espaces jusqu’alors strictement préservés, ouvrant la voie à des projets d’infrastructures touristiques lourdes dans des milieux naturels sensibles.

Dans le même mouvement, le transfert de l’île de Sazan du ministère de la Défense vers le ministère de l’Économie a été prévu afin de faciliter la mise à disposition du site pour des développements privés. Les travaux lourds n’ont toutefois pas débuté : le projet reste à ce stade dans une phase de conception architecturale et d’évaluation approfondie de ses effets sur l’environnement.

Arguments économiques du gouvernement Rama

Pour le Premier ministre Edi Rama, ce chantier est au cœur d’un choix de modèle économique. Intervenant lors d’un sommet du tourisme à Bruxelles, il a défendu une orientation résolument tournée vers un tourisme de très haut niveau. Selon lui, l’Albanie doit cibler les voyageurs à fort pouvoir d’achat pour financer ses services publics et relever les salaires, plutôt que de continuer à miser sur un tourisme de masse jugé trop consommateur d’infrastructures et de ressources naturelles.

Les autorités assurent que le projet générera des milliers d’emplois locaux, des recettes fiscales importantes et un effet d’entraînement sur l’ensemble du secteur touristique albanais. Le luxe, en concentrant de hauts revenus sur des surfaces plus restreintes, réduirait la pression globale sur l’environnement comparé à une généralisation des infrastructures de milieu de gamme le long de la côte.

Edi Rama

Ces promesses sont toutefois loin de convaincre tous les économistes et une partie de la population, qui dénoncent un modèle tourné vers des clientèles étrangères fortunées dans un pays marqué par une forte émigration des jeunes et des lacunes persistantes dans l’éducation et la santé. La structure financière du projet, impliquant des véhicules d’investissement basés notamment au Qatar, est également critiquée pour son manque de transparence.

Un site au cœur d’un écosystème hautement protégé

Le cœur de la contestation porte sur l’impact potentiel du complexe sur la lagune de Vjosa-Narta et le parc marin Karaburun-Sazan, considérés parmi les écosystèmes les plus préservés d’Europe. La zone se situe à l’embouchure du fleuve Vjosa, souvent décrit comme l’un des derniers grands fleuves sauvages du continent.

3000

La lagune abrite environ 3 000 flamants roses parmi plus de 250 espèces d’oiseaux, aux côtés de pélicans frisés, de tortues marines Caretta caretta et du phoque moine de Méditerranée, une espèce en danger critique d’extinction.

Les ONG environnementales locales et internationales, dont la branche albanaise du réseau BirdLife Europe et des associations comme PPNEA, estiment qu’une artificialisation massive du littoral – construction de marinas, routes, villas et parcours de golf – détruirait des habitats essentiels et couperait des couloirs migratoires majeurs pour l’avifaune. La menace pour la seule aire marine protégée du pays, le parc Karaburun-Sazan, est également régulièrement mise en avant.

La « Flamingo Revolution » : une contestation inédite

C’est dans ce contexte qu’est né, le 23 mai 2026, à Zvërnec, un mouvement citoyen rapidement baptisé « Flamingo Revolution » (Revolucioni i Flamingove). Initiée par des riverains et des militants écologistes, la protestation s’est étendue à la capitale Tirana puis à d’autres villes et jusque dans la diaspora albanaise.

Exemple :

Les manifestants ont choisi le flamant rose en plastique comme symbole, brandi lors des rassemblements pour dénoncer la menace du projet sur la faune locale. En quelques semaines, la mobilisation, d’abord pacifique, a pris une ampleur nationale et politique, mêlant défense de l’environnement et rejet des soupçons de corruption liés aux transactions foncières sur la côte.

En septembre 2026, la « Flamingo Revolution » a franchi le seuil symbolique de cent jours de manifestations quotidiennes, principalement devant le Parlement et les bâtiments gouvernementaux à Tirana. Les protestataires réclament l’annulation pure et simple du projet, une réforme constitutionnelle renforçant la protection des espaces naturels et la démission du Premier ministre Edi Rama. Des affrontements plus violents ont éclaté à au moins une reprise entre manifestants et forces de l’ordre devant l’Assemblée.

Opacité, transactions foncières et enquête anticorruption

Les conditions d’attribution du statut d’« investisseur stratégique » et la discrétion qui a entouré la signature des premiers accords ont nourri les accusations d’opacité. Les révélations de la presse locale et les premières investigations judiciaires ont mis au jour une série de transactions immobilières suspectes sur le littoral concerné.

Depuis juin 2026, la Structure spéciale contre la corruption et le crime organisé (SPAK), parquet indépendant chargé des affaires de grande criminalité économique, mène une enquête sur la révision de la loi sur les zones protégées et sur plusieurs acquisitions foncières à Zvërnec. Les magistrats ciblent principalement des intermédiaires locaux, dont certains sont soupçonnés de liens avec la criminalité organisée.

Attention :

Des parcelles acquises fin 2025 pour 5,5 millions d’euros ont été revendues en avril 2026 pour 122 millions d’euros à des structures liées au projet, entraînant l’ouverture d’une enquête pour blanchiment d’argent et trafic d’influence. Plus de 128 millions d’euros d’actifs ont été gelés sur le littoral albanais dans le cadre de ce volet financier.

SPAK a précisé qu’à ce stade, les sociétés directement détenues par Jared Kushner ne sont pas formellement visées. Les investigations portent sur le rôle d’intermédiaires et de prête‑noms ayant servi de relais dans la revente des terres à des prix fortement gonflés.

Pression européenne et enjeu de l’adhésion à l’UE

Les implications du dossier dépassent aujourd’hui largement les frontières albanaises. Bruxelles a officiellement mis en garde Tirana sur les risques de violation des directives européennes relatives à la protection des oiseaux sauvages et des habitats naturels, compte tenu de la localisation du projet en pleine zone protégée.

Astuce :

Le Parlement européen a souligné que la construction d’infrastructures touristiques lourdes dans les réserves naturelles contredit les engagements environnementaux pris par l’Albanie dans le cadre de son processus d’adhésion à l’UE, envisagé pour 2030. Un non-respect répété de ces exigences pourrait compliquer, voire ralentir, les négociations d’intégration.

Face à ces critiques, Edi Rama a réaffirmé que le sort du projet ne serait pas dicté par « la rue » ni par « l’idéologie », mais par les résultats d’une étude d’impact environnemental approfondie confiée à des scientifiques. Le gouvernement assure qu’aucun chantier majeur ne sera lancé sur Sazan et la côte de Zvërnec tant que cette évaluation ne sera pas achevée.

Offensive de transparence et persistance des zones d’ombre

Pour tenter de répondre aux accusations d’opacité, le gouvernement albanais a lancé une plate‑forme publique de transparence baptisée « Pasqyrë Albania » (« Le miroir de l’Albanie »). Le premier dossier mis en ligne, intitulé « Flamingo Mirror », est entièrement consacré au projet de Sazan et Zvërnec.

Bon à savoir :

Cette base documentaire rassemble les autorisations officielles, les permis délivrés et les éléments contractuels du programme, ce qui constitue pour Tirana la preuve que la procédure suit un cadre juridique clair. Toutefois, les autorités reconnaissent que l’étude d’impact environnemental définitive et les plans d’urbanisme finaux n’y figurent pas encore, car ils sont toujours en cours d’élaboration.

Les opposants rétorquent que cette démarche arrive tard, après plusieurs mois de décisions prises sans consultation publique préalable. Ils estiment que la divulgation partielle de documents ne répond pas aux questions centrales portant sur la conformité du projet avec la législation sur les zones protégées, le rôle exact des partenaires étrangers et l’origine de certains financements.

Un projet suspendu entre promesses d’eldorado et risques multiples

À ce stade, le projet de complexe touristique sur l’île de Sazan et la côte de Zvërnec reste juridiquement autorisé mais politiquement fragilisé. Les infrastructures lourdes ne sont pas encore sorties de terre, mais les premières installations de clôtures et de préparatifs légers sur certains segments côtiers ont déjà donné lieu à des heurts sporadiques entre militants écologistes et services de sécurité privés.

Entre promesse de modernisation rapide par le tourisme de luxe, menace de dégradation irréversible d’un des derniers grands ensembles naturels sauvages d’Europe et montée en puissance des institutions anticorruption et européennes, l’avenir de ce projet emblématique demeure incertain. Son issue pèsera non seulement sur l’avenir de la côte albanaise, mais aussi sur la crédibilité du pays en matière de gouvernance, de lutte contre la corruption et de respect des engagements environnementaux dans le cadre de sa candidature à l’Union européenne.

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