Les autorités albanaises font face à une contestation sans précédent autour d’un méga-projet immobilier porté par Jared Kushner et Ivanka Trump sur la côte adriatique. Estimé à environ 1,4 milliard d’euros pour son premier volet et jusqu’à plus de 4 milliards à terme, ce programme de tourisme de luxe, soutenu par le gouvernement d’Edi Rama, a été temporairement suspendu sous la pression conjuguée de la rue et de l’Union européenne, tout en restant officiellement défendu par l’exécutif. En toile de fond, se mêlent enjeux environnementaux, accusations de corruption, tensions sociales et menace de ralentissement du processus d’adhésion de l’Albanie à l’UE.
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Un projet de luxe au cœur de zones naturelles protégées
Le projet immobilier, promu par le fonds américain Affinity Partners de Jared Kushner et soutenu par Ivanka Trump, vise deux sites naturels emblématiques de la côte sud-ouest albanaise : l’île de Sazan et la lagune de Vjosa-Narta, au niveau de la péninsule de Zvërnec. Sazan, ancienne base militaire isolée pendant la guerre froide, constitue aujourd’hui le seul parc national terrestre et marin du pays. Faiblement touchée par l’activité humaine depuis des décennies, l’île est considérée comme un sanctuaire écologique.
La lagune de Vjosa-Narta, incluant la péninsule de Zvërnec, est une zone humide sauvage majeure en Méditerranée. Elle abrite plus de 200 espèces d’oiseaux, dont des milliers de flamants roses et le pélican frisé (espèce menacée). Les plages voisines accueillent des tortues marines comme la caouanne, et les eaux hébergent la très rare phoque moine de Méditerranée.
Malgré ce statut écologique, un complexe touristique de luxe, comprenant hôtels cinq étoiles, villas et infrastructures de loisirs, est prévu à Sazan (budgété autour de 1,4 milliard d’euros) et un vaste resort balnéaire est projeté à Zvërnec, avec des milliers de chambres et de résidences privées. Pour permettre ces développements, la majorité d’Edi Rama a fait adopter en 2024 un amendement à une loi de 2017 qui interdisait jusqu’alors toute construction d’envergure dans les parcs protégés. Cette révision a autorisé l’implantation d’hôtels de luxe au sein de ces zones et ouvert la voie juridique au projet lié à la famille Trump.
Accélération administrative et soupçons de « bradage » du littoral
Le gouvernement albanais a accordé au véhicule d’investissement lié au projet le statut d’« investisseur stratégique », permettant de simplifier et d’accélérer les procédures administratives, notamment en matière d’allocation foncière et de permis. Des critiques dénoncent un processus opaque, assorti de modifications législatives rapides, taillé sur mesure pour rendre les constructions possibles au mépris du caractère protégé des sites.
La mise à disposition de terrains à Zvërnec provoque de graves conflits de propriété : des familles locales, dont beaucoup issues de la minorité grecque, accusent l’État de confiscation sans consentement ni indemnisation équitable avant transfert aux promoteurs. Ces tensions ont causé des affrontements violents avec les forces de l’ordre, incitant Athènes à exiger de Tirana le respect des droits de propriété et des minorités.
La « révolution des flamants roses » : un mouvement de masse
C’est à Zvërnec qu’éclatent les premières protestations locales le 16 mai 2026, peu après le début de travaux préparatoires entrepris en l’absence d’étude d’impact environnemental complète et sans consultation publique. En mai et juin, ONG et associations écologistes signalent la pose de barbelés, la délimitation du site et les premiers terrassements, qu’elles estiment déjà destructeurs pour les zones de nidification d’oiseaux.
La colère s’amplifie à la suite d’une intervention d’Ivanka Trump dans un podcast, où elle raconte avoir « découvert » Sazan lors d’un voyage en yacht et y avoir marché « pieds nus ». Ces propos sont largement perçus en Albanie comme déconnectés de la réalité du patrimoine public national et de la sensibilité locale, cristallisant le ressentiment face à un projet jugé imposé de l’extérieur.
Ivanka Trump
Le 30 mai, des heurts éclatent entre manifestants et agents de sécurité privés sur le site de Zvërnec. Cet épisode marque le basculement vers une mobilisation nationale. Des manifestations quotidiennes s’organisent à Tirana, devant le bureau du Premier ministre et le Parlement, ainsi que dans plusieurs villes, y compris celles où la diaspora est très présente. Le mouvement, baptisé « Révolution des flamants roses » (Revolucioni i Flamingove), adopte le flamant rose – espèce emblématique de la lagune – comme symbole de résistance à la « bétonisation » des écosystèmes.
Les protestataires défilent avec des pancartes roses, des flamants gonflables et le slogan « Albania is not for sale ». Malgré la chaleur estivale, les rassemblements quotidiens se prolongent pendant des semaines, devenant l’une des mobilisations les plus importantes de l’histoire récente. Initialement axée sur la protection de la nature, la contestation évolue en crise politique plus large, dénonçant la corruption présumée de l’exécutif et exigeant la démission du Premier ministre.
Un modèle économique contesté : la crainte d’une « Dubaï-sation »
Au-delà de la seule dimension écologique, les opposants dénoncent un modèle de développement tourné vers un tourisme ultra-luxueux, déconnecté du tissu économique local. Le projet est perçu comme emblématique d’une « Dubaï-sation » du littoral albanais : multiplication d’ensembles fermés, marinas pour superyachts, complexes cinq étoiles, villas de prestige, principalement destinés à une clientèle fortunée internationale.
La hausse maximale des prix des loyers, de l’immobilier et des biens de consommation courante dans certaines stations balnéaires albanaises en un an.
Les acteurs économiques locaux et une partie de la communauté scientifique insistent sur le fait que l’attractivité du pays tient précisément à son littoral encore relativement sauvage et préservé. Selon eux, la transformation de zones protégées en produits immobiliers de luxe détruit la valeur de ce patrimoine naturel à long terme au profit de gains financiers immédiats. Les emplois générés sont décrits comme majoritairement saisonniers et précaires, sans réelle impulsion de développement durable pour les communautés locales, tandis que les bénéfices se concentreraient entre investisseurs étrangers et élites politico-économiques nationales.
Enquêtes pour corruption et inquiétudes européennes
L’ampleur des soupçons liés au projet a conduit la Structure spéciale contre la corruption et le crime organisé (SPAK), parquet spécialisé albanais, à ouvrir une enquête sur les conditions d’attribution du statut d’« investisseur stratégique » et sur la régularité des transferts fonciers. Les procureurs examinent des titres de propriété et des transactions foncières suspectées d’avoir été réalisées à partir de documents falsifiés, dans le cadre présumé de circuits de blanchiment d’argent liés au crime organisé et au trafic de drogue.
SPAK a ordonné le gel d’actifs évalués entre 110 et 128 millions d’euros pour vérifier la légalité des acquisitions et montages financiers du projet. Parallèlement, le Congrès américain a élargi son enquête sur des conflits d’intérêts impliquant Jared Kushner, incluant un paiement de plus de 120 millions de dollars d’Affinity Partners pour l’achat de terres contestées en Albanie via un intermédiaire suspecté de liens criminels.
L’Union européenne, auprès de laquelle l’Albanie est candidate à l’adhésion à l’horizon 2030, s’alarme également. Le 9 juin 2026, le porte-parole de la Commission pour l’élargissement rappelle publiquement que Tirana doit se conformer à l’acquis environnemental de l’UE, notamment le chapitre 27 sur l’environnement et le climat, ainsi que les directives sur la protection des oiseaux et des habitats naturels. La Commission indique suivre « de très près » l’évolution du dossier.
La mission du Parlement européen, menée par Tineke Strik, alerte l’Albanie : le gouvernement « joue avec le feu » en favorisant le projet immobilier du couple Kushner-Trump. Bruxelles souligne des manquements sur la protection de la lagune de Narta et des failles dans l’État de droit (opacité contractuelle, conflits fonciers), risquant de bloquer l’adhésion à l’UE, pourtant soutenue par la majorité de la population.
Suspension partielle et bras de fer politique
Sous l’effet conjugué des manifestations massives, des mises en garde européennes et des critiques d’ONG nationales et internationales, le ministre albanais de l’Environnement, Sofjan Jaupaj, annonce en juin 2026 la suspension temporaire du projet Sazan-Zvërnec. Cette décision est officiellement justifiée par la nécessité de mener une étude d’impact environnemental complète avant tout feu vert définitif. À ce stade, aucun permis de construction formel n’a été délivré.
Il continue de présenter le projet comme un levier indispensable pour attirer des investissements directs étrangers « de grande échelle » et pour positionner l’Albanie sur la carte du tourisme d’élite mondial. Il assure publiquement qu’il n’existe « aucune chance » que cet investissement soit définitivement abandonné tant qu’il restera en fonctions, et rejette les appels à la démission portés par la « Révolution des flamants roses ».
Premier ministre Edi Rama
L’impasse demeure donc entière à la fin de l’été 2026 : d’un côté, un exécutif décidé à transformer le littoral en vitrine du luxe international afin de soutenir la croissance; de l’autre, une société civile mobilisée qui exige un modèle de développement respectueux des écosystèmes, des droits de propriété des citoyens et de la transparence démocratique. Cette confrontation, catalysée par le projet immobilier lié à Ivanka Trump, met en lumière la crise socio-politique profonde qui traverse l’Albanie et pourrait peser lourd dans son avenir européen.
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