+33 6 51 45 90 38 (WhatsApp) contact@cyriljarnias.fr

Washington investit 725 millions $ pour sécuriser les terres rares

par | Actualités
Publié le 19 juin 2026

La bataille des terres rares est devenue l’un des fronts les plus sensibles de la rivalité sino‑américaine. Derrière des noms aussi méconnus que néodyme, praséodyme, dysprosium ou terbium, se joue une partie stratégique qui engage l’avenir de l’industrie militaire, de l’électromobilité, des énergies renouvelables et, plus largement, de la puissance technologique des États. L’annonce d’un soutien public de 725 millions de dollars en faveur du producteur américain Energy Fuels s’inscrit dans une offensive beaucoup plus vaste de Washington pour reprendre la main sur ces métaux critiques, aujourd’hui largement dominés par la Chine.

725000000

L’investissement ciblé de 725 millions de dollars s’inscrit dans un dispositif financier, industriel et diplomatique plus vaste visant à contrer l’influence chinoise.

Retrouvez le podcast de cet article ci-dessous :

par Cyril Jarnias

Disclaimer :

Les contenus publiés sur ce site sont fournis à des fins informatives, éducatives et générales. Ils portent notamment sur la gestion de patrimoine, l’investissement immobilier, la finance, la fiscalité et l’organisation patrimoniale. Ils ne constituent en aucun cas un conseil personnalisé, ni une consultation juridique, fiscale, financière ou comptable.

Les informations, analyses, opinions, simulations et exemples présentés sont donnés à titre indicatif et peuvent évoluer en fonction de la réglementation, des conditions de marché et de votre situation personnelle. Les performances passées ne préjugent pas des performances futures. Tout investissement comporte des risques, notamment de perte en capital, de liquidité, de variation de marché, de change ou de contraintes fiscales et réglementaires.

Les stratégies évoquées (investissement immobilier, placements financiers, structuration patrimoniale, optimisation fiscale, diversification internationale, etc.) doivent être analysées au regard de votre profil, de vos objectifs et de votre situation globale. Elles peuvent nécessiter des ajustements spécifiques et un accompagnement adapté.

Avant toute prise de décision, il est recommandé de consulter des professionnels qualifiés (conseiller en gestion de patrimoine, avocat, notaire, expert-comptable ou tout autre spécialiste compétent). L’éditeur et l’auteur déclinent toute responsabilité quant aux décisions prises sur la base des informations diffusées sur ce site.

Une dépendance américaine massive vis‑à‑vis de la Chine

Une dépendance américaine massive vis‑à‑vis de la Chine

Les chiffres de la concentration du marché donnent l’ampleur du problème. La Chine détient environ 35 à 38 % des ressources mondiales de terres rares selon les années, mais contrôle une part bien plus grande des flux industriels: autour de 70 % de l’extraction, près de 90 % des capacités de séparation et de raffinage, et plus de 90 % de la production de métaux et d’aimants permanents utilisés dans les éoliennes et les véhicules électriques. Pour les terres rares lourdes, la domination chinoise frôle l’exclusivité: jusqu’à 100 % du raffinage mondial.

Dépendance américaine aux terres rares

Dans plusieurs segments clés de la chaîne de valeur – séparation, métaux, aimants –, la Chine est le seul pays à maîtriser l’intégralité des étapes à grande échelle. Le diagnostic dressé tant par l’Agence internationale de l’énergie que par l’US Geological Survey est sans ambiguïté: la concentration est maximale et la vulnérabilité stratégique évidente.

Indicateur clé (terres rares)Part estimée de la Chine
Part des réserves mondiales (2020)~38 %
Extraction mondiale (2024)~70 %
Raffinage / séparation mondiale~90 %
Métaux et aimants permanents (éolien, VE)~90 %
Raffinage des terres rares lourdes~100 %

Cette dépendance dépasse largement le seul domaine civil. Les terres rares et autres minerais critiques sont au cœur des radars, des systèmes de guidage, des drones, des moteurs électriques militaires, des satellites ou encore des infrastructures de télécommunications. En d’autres termes, la souveraineté industrielle et militaire américaine repose, pour partie, sur une chaîne d’approvisionnement dominée par un rival stratégique.

Pourquoi 725 millions $ pour Energy Fuels changent la donne

Pourquoi 725 millions $ pour Energy Fuels changent la donne

C’est dans ce contexte qu’intervient le prêt conditionnel de 725 millions de dollars accordé à Energy Fuels par l’Office of Strategic Capital du Département de la guerre. La société, connue surtout comme producteur d’uranium, se voit confier un rôle nouveau: devenir un acteur de premier plan dans la séparation et la métallurgie des terres rares aux États‑Unis.

Bon à savoir :

L’accord prévoit un financement massif pour transformer les installations d’Energy Fuels en une plateforme de production d’oxydes de terres rares, puis de métaux destinés aux fabricants d’aimants permanents américains. L’objectif est de renforcer la capacité intérieure de traitement, réduire la dépendance vis-à-vis de la Chine, et alimenter les futures usines d’aimants stratégiques.

Le prêt est dit « conditionnel » car il reste soumis à une phase de due diligence sur des critères financiers, techniques, juridiques et environnementaux. L’Office of Strategic Capital n’a pas détaillé publiquement toutes les exigences, mais il insiste déjà sur le fait que l’augmentation de la production d’oxydes de terres rares par Energy Fuels aura un effet direct sur les approvisionnements en aimants permanents pour l’industrie américaine, en particulier pour des applications de défense et des produits industriels spécialisés.

9

L’action Energy Fuels a bondi de plus de 9 % à New York le jour de l’annonce, illustrant l’appétit des investisseurs pour les projets alignés sur la sécurisation des minerais critiques.

Pour Washington, ce n’est pas seulement un pari industriel; c’est aussi une manière de combler un trou béant dans la chaîne de valeur nord‑américaine. Comme le résume la patronne de REE Alloys (REalloys), l’unique raffineur industriel de terres rares lourdes en Amérique du Nord, l’Occident a « perdu l’étape cruciale » qui consiste à transformer les oxydes en métaux et alliages utilisables.

Un effort financier sans précédent côté américain

Un effort financier sans précédent côté américain

Le prêt de 725 millions $ à Energy Fuels ne représente qu’une fraction de l’arsenal financier déployé par Washington. Depuis 2021, les États‑Unis ont engagé environ 40 milliards d’euros – soit près de huit fois le volume européen – pour soutenir des projets liés aux matières premières critiques. Rien que sur les six derniers mois couverts par les données disponibles, plus de 30 milliards de dollars ont été mobilisés via des lettres d’intention, des prêts, des investissements directs ou du co‑financement avec le secteur privé.

Institutions clés de l’offensive

Plusieurs institutions américaines sont mobilisées : EXIM, DFC, le DoE et le Département de la défense via la Defense Production Act.

EXIM

Banque d’import-export finançant les projets commerciaux et stratégiques à l’international.

DFC

Agence de financement du développement soutenant des projets d’infrastructure et d’innovation.

DoE – Loan Programs Office

Département de l’énergie offrant des prêts pour des technologies énergétiques avancées.

Département de la défense

Utilise la Defense Production Act pour accélérer la production industrielle et sécuriser les chaînes d’approvisionnement.

Principaux leviers financiers américains (sélection)Montant / enveloppe indicative
Projet Vault (réserve stratégique de minerais)12 Md$ (10 Md$ EXIM + 2 Md$ privés)
Lettres d’intention EXIM pour projets minéraux (1 an)14,8 Md$
Dont terres rares aux États‑Unis (EXIM)455 M$
Offres DoE – démonstrateur terres rares134 M$
Programme « Mine of the Future – Proving Ground » (DoE)355 M$
Accélérateur minerais critiques (DoE)50 M$
Subventions batteries et recyclage (DoE)500 M$
Aides DoD terres rares & aimants (depuis 2020)>439 M$
Prêt DoD à Vulcan Elements (séparation & aimants)620 M$
Prêt conditionnel à Energy Fuels725 M$

À cela s’ajoutent les participations directes de l’État dans certaines entreprises – une rupture historique avec l’orthodoxie américaine. Le Pentagone est devenu actionnaire d’MP Materials, opérateur de Mountain Pass, via un investissement de 400 millions de dollars couplé à des garanties de prix plancher et à un engagement d’achat de longue durée pour les aimants produits dans l’usine « 10X » du groupe.

La stratégie repose sur une idée simple: l’État devient acheteur en dernier ressort et amortisseur de risque pour attirer le capital privé vers des segments jugés trop risqués ou peu rentables à court terme, comme la séparation des terres rares lourdes ou la métallurgie avancée.

Project Vault: une réserve stratégique de 12 milliards de dollars

Project Vault: une réserve stratégique de 12 milliards de dollars

Au cœur de cette architecture se trouve Project Vault, une initiative dévoilée par la Maison‑Blanche et pilotée par l’EXIM Bank. Son principe rappelle les réserves stratégiques de pétrole mises en place après les chocs énergétiques des années 1970, mais appliqué aux minerais critiques.

Project Vault repose sur un financement de 12 milliards de dollars: un prêt record de 10 milliards de l’EXIM Bank, complété par environ 2 milliards de capitaux privés (certains documents évoquent 1,67 milliard). Le dispositif doit constituer une réserve industrielle couvrant environ soixante jours de consommation pour un panier d’une trentaine de métaux critiques, dont les terres rares, le lithium, le cobalt, le nickel ou encore le tungstène.

Réserve privée stratégique de métaux
Réserve privée stratégique de métaux

La réserve n’est pas figée: la composition en minerais doit évoluer en fonction des tensions de marché et des besoins industriels. L’idée est d’utiliser ce stock comme un outil actif de stabilisation, capable de lisser les flambées de prix ou les ruptures soudaines, tout en offrant une visibilité de long terme suffisante pour justifier des investissements lourds comme ceux d’Energy Fuels ou de Vulcan Elements.

Texas, Louisiane, Arizona: une nouvelle géographie des terres rares

Texas, Louisiane, Arizona: une nouvelle géographie des terres rares

Parallèlement à Project Vault et aux grands programmes fédéraux, la carte industrielle américaine se redessine. Le Texas est en train de devenir le nœud logistique des terres rares et des aimants aux États‑Unis. Plusieurs projets soutenus par le DoD s’y concentrent:

Projets de terres rares aux États-Unis
Ce diagramme illustre le nombre de sites de traitement ou d’extraction de terres rares établis par quatre entreprises américaines, soulignant la diversification des capacités hors de Chine.

Plus au nord, en Louisiane, Ucore Rare Metals prépare une unité de séparation basée sur sa technologie RapidSX, censée être trois fois plus rapide que l’extraction par solvants classique, avec moins de déchets dangereux et une empreinte au sol réduite. En Arizona, Cyclic Materials investit dans une première usine commerciale dédiée au recyclage de terres rares, appuyée sur un gisement potentiel de 155 000 tonnes par an de composants en fin de vie issus notamment de l’automobile et de l’électronique.

État américainProjets structurants liés aux terres rares et minerais critiques
TexasLynas (LREE/HREE), MP Materials (métaux & aimants), Noveon (aimants), Round Top (mine)
LouisianeUcore Rare Metals (séparation RapidSX)
ArizonaCyclic Materials (recyclage terres rares)
CalifornieMine de Mountain Pass (MP Materials)
OklahomaProjets USA Rare Earth (siège et développement)
MontanaProjet Sheep Creek (U.S. Critical Materials + REalloys)

Energy Fuels vient donc s’inscrire dans ce maillage territorial. En tant que producteur déjà implanté dans l’uranium, l’entreprise dispose d’infrastructures, de compétences et de permis qui peuvent être réorientés vers les terres rares avec un temps de montée en puissance réduit, d’où la volonté de l’État de catalyser rapidement 725 millions $ sur ce maillon.

Diplomatie des minerais: alliances, FORGE et accords d’achat

Diplomatie des minerais: alliances, FORGE et accords d’achat

La stratégie américaine ne se limite pas au territoire national. Elle s’appuie sur une intense diplomatie minérale, assumée comme telle, particulièrement en Afrique, en Amérique latine et dans le Pacifique. Washington a ainsi organisé un sommet ministériel sur les minerais critiques à Washington D.C., réunissant des délégations de 54 pays, dont des producteurs essentiels comme la République démocratique du Congo (plus de 70 % du cobalt mondial), la Zambie, la Guinée (riche en bauxite et fer) ou le Brésil.

11

Onze nouveaux cadres bilatéraux ou mémorandums d’entente ont été signés en une journée avec divers pays.

Ces textes ne sont pas que déclaratoires: ils ouvrent la voie à des financements DFC, à des garanties de crédit EXIM, à des engagements d’achat à long terme – les fameux offtake agreements – qui sécurisent à la fois les producteurs et les usines de traitement américaines ou alliées.

Attention :

Le Forum on Resource Geostrategic Engagement (FORGE), qui remplace le Minerals Security Partnership et est temporairement présidé par la Corée du Sud, coordonne les politiques nationales, les financements et la sélection de projets structurants, dans le but de diversifier et sécuriser les chaînes d’approvisionnement trop concentrées sur la Chine.

La logique est celle du « friend‑shoring »: rapatrier quand c’est possible (on‑shoring), mais aussi répartir la chaîne de valeur entre pays « de confiance ». Le Canada, par exemple, est considéré par le Pentagone comme une « bouée de sauvetage » potentielle, avec 15,2 millions de tonnes de ressources en oxydes de terres rares. Un accord entre REalloys et le centre de recherche de la Saskatchewan garantit déjà des volumes de praséodyme‑néodyme et d’oxydes de dysprosium et terbium pour le marché nord‑américain.

EXIM, DFC, DoE, DoD: un quadrige pour structurer le marché

EXIM, DFC, DoE, DoD: un quadrige pour structurer le marché

Derrière les montants spectaculaires se profilent des logiques complémentaires. L’EXIM Bank, bras armé de l’export, sert à octroyer de gros prêts – comme les 10 milliards de Project Vault – mais aussi des lettres d’intention massives, dont 455 millions de dollars dédiés au développement et au traitement de terres rares aux États‑Unis.

565

La DFC a engagé 565 millions de dollars pour un projet de terres rares légères et lourdes au Brésil.

Le Département de l’énergie, lui, finance à la fois l’industrialisation et la R&D. Outre les programmes déjà cités, son agence ARPA‑E soutient des projets de bioprocédés exploitant des micro‑organismes génétiquement modifiés capables de capturer sélectivement des terres rares dans des effluents industriels acides. L’idée est de valider la faisabilité économique d’extractions « urbaines » ou issues de déchets miniers, avec un impact environnemental réduit.

Bon à savoir :

Le Département de la défense active la Defense Production Act pour cofinancer des usines de séparation, métallurgie et aimants avec des acteurs comme MP Materials, Lynas USA, Noveon Magnetics ou Vulcan Elements. À partir de 2027, des règles restreindront fortement l’usage de terres rares chinoises dans les programmes de défense et productions financées par le fédéral, rendant la demande militaire américaine captive de l’offre non chinoise.

USA Rare Earth, MP Materials, REE Alloys: l’armature industrielle

USA Rare Earth, MP Materials, REE Alloys: l’armature industrielle

Plusieurs entreprises se trouvent au centre de cet écosystème en construction. MP Materials, opérateur de Mountain Pass, incarne le retour de l’extraction aux États‑Unis. Grâce à plus de 400 millions de dollars de financements publics et un prêt de 150 millions via l’Office of Strategic Capital, le groupe étend ses capacités de séparation – y compris pour certaines terres rares lourdes – et bâtit un site d’aimants NdFeB à Fort Worth.

1,6

USA Rare Earth a négocié un soutien public de 1,6 milliard de dollars pour reconstruire la chaîne des terres rares aux États-Unis.

USA Rare Earth a par ailleurs racheté le brésilien Serra Verde pour environ 2,8 milliards de dollars, dans une opération soutenue par des capitaux publics et privés américains. Cette transaction s’accompagne d’un contrat d’exclusivité de quinze ans sur 100 % de la production de phase 1 de quatre terres rares magnétiques (Nd, Pr, Dy, Tb), assorti de prix plancher, ce qui renforce encore la sécurité d’approvisionnement pour les usines américaines et alliées.

Bon à savoir :

REE Alloys (REalloys) est la seule entreprise nord-américaine à raffiner des terres rares lourdes à l’échelle industrielle et à produire alliages et aimants. Son usine d’Euclid (Ohio) assure la transformation stratégique d’oxydes en métaux, une étape longtemps absente des chaînes d’approvisionnement occidentales.

Energy Fuels, avec ses 725 millions $, rejoint ce club restreint d’acteurs jugés critiques pour reconstituer un écosystème similaire, toutes proportions gardées, à celui que la Chine a patiemment bâti sur vingt‑cinq ans.

Un contexte international en recomposition

Un contexte international en recomposition

Si les États‑Unis paraissent, pour l’instant, beaucoup plus offensifs que l’Union européenne en termes de montants déployés, ils ne sont pas seuls à vouloir desserrer l’étau chinois. L’Australie, par exemple, s’est imposée comme premier producteur de terres rares raffinées hors de Chine, avec 13 000 tonnes en 2024, et son champion Lynas Rare Earths bénéficie d’un soutien indéfectible de Canberra. Une partie de la stratégie américaine repose d’ailleurs sur ce partenariat: Lynas construit ses usines texanes précisément pour offrir une alternative de séparation aux flux qui, jusque‑là, étaient quasi systématiquement envoyés en Chine.

Objectifs et situation actuelle du CRMA en Europe
Comparaison des objectifs 2030 du Critical Raw Materials Act et de la situation actuelle de l’UE pour l’extraction, la transformation et le recyclage des matières stratégiques. L’UE est loin des cibles, notamment pour la transformation.

La France, elle, s’organise autour de quelques sites clés: l’usine Solvay de La Rochelle, seule capacité européenne de séparation de terres rares à grande échelle, relancée pour couvrir 30 % des besoins européens en terres rares pour aimants à l’horizon 2030; le projet Caremag de Carester à Lacq, qui vise, via le recyclage d’aimants, à produire l’équivalent de 15 % des besoins mondiaux en terres rares lourdes d’ici 2027; et le projet MagREEsource à Grenoble, axé sur des aimants bas carbone. Les liens se resserrent d’ailleurs avec les États‑Unis: USA Rare Earth, via sa filiale britannique Less Common Metals, investit 110 millions d’euros dans une usine de métaux et alliages de terres rares à Lacq, soutenue par des dispositifs fiscaux français.

Région / paysPosition et actions clés sur les terres rares
États‑Unis40 Md€ investis (2021‑2026), Project Vault, prêt 725 M$ à Energy Fuels, réseau d’usines au Texas, Louisiane, Arizona…
Chine70 % extraction, ~90 % raffinage, >90 % aimants, contrôle complet de la chaîne
Australie4ᵉ producteur mondial, 1er raffineur hors Chine, soutien massif à Lynas
Union européenneCRMA, objectifs 2030 (10 % extraction, 40 % transformation, 25 % recyclage), plan RESourceEU
FranceSolvay La Rochelle, Carester Lacq, MagREEsource Grenoble, grands gisements potentiels dans les déchets et outre‑mer
Canada15,2 Mt de ressources en oxydes de terres rares, stratégie de « partage de capacité » avec alliés

Dans ce paysage, Washington mise sur une combinaison de financement massif, de réglementation restrictive vis‑à‑vis des intrants chinois, de diplomatie minérale agressive et de partenariats technologiques pour créer, à moyen terme, un « bloc » d’offre alternatif.

Innovation, recyclage, sobriété: les autres leviers pour réduire la dépendance

Innovation, recyclage, sobriété: les autres leviers pour réduire la dépendance

L’argent public et la diplomatie ne suffiront pas à eux seuls à rivaliser avec un quart de siècle d’investissement chinois. Les experts identifient au moins quatre grands leviers complémentaires: l’innovation technologique dans les procédés, le recyclage et l’urban mining, la production responsable (notamment via des normes ESG renforcées) et l’exploitation de nouvelles frontières géologiques, y compris sous‑marines ou en outre‑mer.

Plusieurs technologies de traitement alternatif des terres rares sont en cours de développement, notamment en Amérique du Nord et en Europe:

Exemple :

Plusieurs technologies émergentes visent à transformer l’extraction des terres rares. RapidSX d’Ucore Rare Metals propose une plateforme de séparation en colonne plus rapide et compacte que les cuves classiques, moins polluante et sans équipement chinois. K-Technologies développe un procédé ionique continu que Rainbow Rare Earths veut déployer en Afrique du Sud à partir de déchets industriels. Des bioprocédés utilisant des bactéries ou protéines programmées pour lier sélectivement les terres rares sont financés par l’ARPA-E américaine. REETec en Norvège promet une réduction de 90 % des émissions de CO₂ par rapport à l’extraction par solvants. Enfin, Phoenix Tailings affirme pouvoir raffiner des terres rares sans émissions ni déchets.

Ces innovations, si elles parviennent au stade industriel, pourraient réduire sensiblement l’empreinte environnementale de la filière, un enjeu majeur pour la légitimité des nouveaux projets miniers aux États‑Unis comme en Europe. Elles pourraient aussi offrir aux financiers et aux industriels une alternative crédible aux techniques chinoises, souvent jugées trop polluantes pour être acceptées dans les pays développés.

Exemple :

Des initiatives comme Cyclic Materials en Arizona, Carester à Lacq ou des start-ups européennes travaillant sur le recyclage ‘magnet-to-magnet’ montrent que des modèles économiques émergent pour recycler des flux concentrés d’aimants issus de moteurs, disques durs ou génératrices d’éoliennes, malgré le coût énergétique et capitalistique actuel de ce procédé.

La sobriété, enfin, consiste à intégrer dès la conception des équipements des logiques d’écoconception: n’utiliser des terres rares que lorsque cela est vraiment indispensable, optimiser la quantité de matériau par aimant, ou recourir, lorsque c’est possible, à des technologies de substitution (superconducteurs, moteurs sans aimants, etc.). Les autorités américaines en sont conscientes: toute stratégie purement axée sur l’offre pourrait, en tentant de remplacer une dépendance (aux terres rares) par une autre (à des matériaux de substitution), recréer de nouvelles vulnérabilités, comme ce fut le cas avec les batteries lithium‑ion et la dépendance au lithium, au cobalt ou au manganèse.

Une course de fond, pas un sprint d’un an

Une course de fond, pas un sprint d’un an

Face aux annonces spectaculaires, un point de consensus émerge chez les analystes: imaginer qu’un pays puisse bâtir une chaîne d’approvisionnement indépendante en terres rares en un an relève de l’illusion. La Chine contrôle aujourd’hui environ 90 % des capacités mondiales de raffinage, et pour certains segments comme les terres rares lourdes, quasiment 100 %. Le rattrapage nécessitera des années, voire des décennies, même avec des montants fédéraux colossaux.

Attention :

La Chine a interdit l’export de technologies d’extraction et séparation des terres rares en 2023, imposé des licences pour produits en contenant même infimes fractions, et utilise ces restrictions comme levier de menace lors de tensions commerciales avec Washington.

En retour, les États‑Unis multiplient les tarifs douaniers, activent des lois comme la Defense Production Act ou le Inflation Reduction Act pour subventionner la relocalisation, et forgent cette diplomatie des minerais qui redessine les alliances. L’enjeu, pour Washington, n’est pas seulement de sécuriser les volumes nécessaires, mais de réduire le pouvoir de coercition associé à ces chaînes de valeur, en faisant en sorte qu’aucun pays tiers ne dépasse 65 % de dépendance pour les matériaux les plus critiques – un objectif que l’Union européenne s’est également fixé pour ses dix‑sept matières stratégiques.

725

Le prêt de 725 millions de dollars à Energy Fuels illustre la volonté américaine de renforcer sa capacité de traitement des terres rares sur son sol.

Conclusion: sécuriser sans reproduire les erreurs du passé

Conclusion: sécuriser sans reproduire les erreurs du passé

En s’engageant dans cette « reconquête » des terres rares, Washington tente de corriger ce que nombre de responsables américains décrivent aujourd’hui comme une erreur structurelle des trente dernières années: avoir externalisé des capacités industrielles essentielles vers un concurrent stratégique, au nom d’une mondialisation hyper‑efficiente à court terme mais vulnérable à long terme.

Bon à savoir :

Les États-Unis investissent massivement via Project Vault, Energy Fuels, MP Materials et d’autres pour contrôler toute la chaîne de valeur (extraction, séparation, raffinage, aimants, recyclage), malgré un coût immédiat élevé (inflation, tensions commerciales), afin de réduire une dépendance jugée intenable à long terme.

Reste une équation complexe: sécuriser l’approvisionnement sans sacrifier l’exigence environnementale, sans déplacer simplement la dépendance vers d’autres matériaux ou vers d’autres régions, et sans recréer des asymétries de pouvoir comparables à celles qu’exerce aujourd’hui la Chine. C’est là que les paris sur l’innovation de procédés, le recyclage à grande échelle, l’écoconception et la coopération avec des partenaires comme l’Australie, le Canada, l’Union européenne ou le Japon prendront tout leur sens.

Le prêt de 725 millions $ à Energy Fuels marque une étape importante dans cette trajectoire. Il traduit, en chiffres et en infrastructures, une conviction qui fait désormais consensus à Washington: les terres rares ne sont plus de simples commodités, mais des actifs stratégiques au même titre que le pétrole dans les années 1970. Et la bataille pour les sécuriser durera bien au‑delà de ce premier cycle d’investissements massifs.

Analyse géopolitique

Ces articles pourraient vous intéresser

Contactez-moi

Vous désirez faire croître votre patrimoine ?

N'hésitez pas à me contacter afin de déterminer comment je peux vous aider à construire, protéger et transmettre votre patrimoine en toute sérénité.

+33 6 51 45 90 38 (WhatsApp)

« * » indique les champs nécessaires