Porté par une crise aiguë du logement, une pénurie de main-d’œuvre et une série de réformes législatives ambitieuses, le secteur de la construction portugais connaît une transformation rapide. Industrialisation en usine, généralisation du BIM, standardisation numérique des procédures et nouvelles règles encadrant les bâtiments modulaires redessinent en profondeur un marché appelé à devenir l’un des moteurs de l’économie nationale.
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Un secteur en mutation face à la crise du logement
Le Portugal fait face à un déficit structurel de logements. La Banque du Portugal estime que près de 14 000 logements manquent chaque année pour répondre à la création de nouveaux ménages. Dans ce contexte, la construction industrialisée et modulaire est devenue un axe stratégique pour produire plus vite et à coûts maîtrisés.
Le secteur de la construction fait face à un déficit d’environ 100 000 travailleurs qualifiés, ce qui pousse les acteurs à recourir davantage à la préfabrication, à l’automatisation et aux outils numériques.
Les grands groupes portugais, à l’image de Grupo Casais et de sa filiale d’industrialisation off-site Blufab, misent sur la production en usine de modules et d’éléments préfabriqués. Sur certains chantiers, notamment de résidences étudiantes, ces méthodes permettent de diviser par trois les besoins en main-d’œuvre sur site. Les débats au Salão Imobiliário de Portugal ont toutefois montré que le véritable enjeu réside désormais dans le passage à une échelle de production de masse capable de peser durablement sur les prix de vente des logements.
Nouvelle donne réglementaire pour la construction modulaire
Cette montée en puissance de l’industrialisation s’accompagne d’un changement profond du cadre juridique. Le décret-loi n° 108/2026, publié le 29 mai 2026, révise en profondeur le Régime juridique de l’urbanisation et de la construction (RJUE) et corrige les incohérences de la première réforme administrative dite Simplex Urbanístico de 2024. L’entrée en vigueur du nouveau dispositif, d’abord prévue le 3 août, a été repoussée au 1er octobre 2026 par le décret-loi n° 155-B/2026 afin de laisser aux municipalités le temps d’adapter leurs plateformes informatiques.
Fin du régime dérogatoire pour les constructions modulaires
L’un des changements majeurs pour le secteur est l’abrogation de l’ancien article 1-A du RJUE, qui encadrait spécifiquement les constructions modulaires permanentes. Le nouvel article 2 définit désormais un bâtiment comme toute structure destinée à un usage humain ou incorporée au sol de façon permanente, sans distinction de système constructif.
Les constructions modulaires (béton 3D, bois, LSF, maçonnerie) perdent leur statut d’exception et sont désormais soumises aux mêmes exigences urbanistiques, techniques et administratives que les constructions traditionnelles. Cette harmonisation met fin à la zone grise exploitée par certains promoteurs pour présenter les maisons préfabriquées comme dispensées d’autorisations.
Les nouvelles règles réaffirment qu’un projet modulaire doit faire l’objet d’un contrôle préalable – permis ou communication préalable – dès lors qu’il présente une liaison physique durable au sol, un raccordement aux réseaux publics (eau, électricité, assainissement) et un usage permanent (logement, tourisme, bureaux). Le secteur doit donc composer avec un régime de contrôle aussi rigoureux que pour la construction dite traditionnelle.
Autoresponsabilisation des professionnels et risques pour les promoteurs
La réforme Simplex s’appuie sur un principe central d’« autorresponsabilisation ». Les municipalités réduisent les contrôles préalables détaillés, transférant la responsabilité de la conformité juridique et technique aux concepteurs, architectes et ingénieurs via des déclarations de responsabilité numériquement signées.
Le choix de l’industriel modulaire et des bureaux d’études devient déterminant, car sans vérification initiale approfondie par les services municipaux, le risque augmente de litiges ou de décisions d’ordres de démolition en cas de non-respect des plans directeurs municipaux (PDM). Cette évolution renforce la nécessité de recourir à des entreprises certifiées et à des équipes techniques maîtrisant le nouveau RJUE.
Hétérogénéité municipale et standardisation numérique
Malgré la volonté de simplifier et d’unifier les procédures, les constructeurs modulaires continuent de se heurter à des interprétations différentes des règles d’urbanisme selon les municipalités. Cette diversité locale complique l’industrialisation à grande échelle, qui repose sur des modules standardisés sortant de l’usine.
Un pas important vers l’uniformisation a toutefois été franchi avec l’Ordonnance réglementaire n° 320/2026/1, qui entre en vigueur le 1er octobre 2026. Elle impose des formulaires types pour les demandes de permis, les communications préalables et les déclarations de responsabilité, ainsi que des formats digitaux stricts : fichiers PDF/A signés électroniquement et plans géoréférencés. Depuis le 5 janvier 2026, une plateforme électronique unique pour les procédures d’urbanisme est par ailleurs devenue obligatoire dans tous les municipes, posant les bases d’une dématérialisation complète.
Ouverture de la commande publique et incitations fiscales
Sur le plan de la politique du logement, le gouvernement, sous l’impulsion du ministre des Infrastructures et du Logement Miguel Pinto Luz, travaille à l’intégration systématique de la construction modulaire dans le Code des contrats publics. L’objectif est de créer un accord-cadre permettant aux administrations et municipalités de commander directement des solutions industrialisées pour répondre plus rapidement à l’urgence du logement social.
Dans certains cas, notamment en rénovation ou pour faciliter l’accession à la propriété de résidence principale, le secteur bénéficie d’un taux réduit de TVA à 6 % sur les travaux. Cette mesure fiscale favorise l’adoption de solutions modularisées et préfabriquées dans le segment résidentiel.
PortugalBIM : la numérisation au cœur de la révolution
En parallèle de cette réforme du RJUE, le Portugal a franchi un tournant décisif dans la digitalisation du secteur. Le 21 mai 2026, la résolution du Conseil des ministres n° 89/2026 a approuvé la stratégie nationale de mise en œuvre du BIM, baptisée PortugalBIM. Pilotée opérationnellement par l’IMPIC, cette feuille de route vise à généraliser l’usage de maquettes numériques intelligentes sur l’ensemble du cycle de vie des bâtiments et infrastructures.
L’ambition affichée est une réduction de 10 à 20 % des coûts d’investissement (CAPEX) sur les projets publics, reposant sur quatre piliers stratégiques.
Intégration des principes et exigences dans les politiques publiques pour structurer et piloter la transformation.
Adoption et adaptation nationale de la série EN ISO 19650 pour harmoniser les pratiques et les échanges.
Développement de solutions d’interopérabilité pour garantir la fluidité des données entre les acteurs et les outils.
Déploiement d’un vaste plan de formation et de qualification des professionnels pour accompagner la montée en compétences.
Le cadre Simplex prévoit que, à compter du 1er janvier 2030, tout projet d’urbanisme soumis à licence devra être présenté en BIM. Une phase pilote est programmée à partir de 2027, tandis que plusieurs ministères – Économie, Réforme de l’État, Éducation, Finances, Environnement et Énergie – examinent actuellement le plan d’action détaillé transmis par l’IMPIC en août 2026, sous la coordination du ministère du Logement.
Normalisation, BIM et économie circulaire
Afin de soutenir cette transition numérique et environnementale, le laboratoire national du génie civil (LNEC) et le centre de compétences BUILT CoLAB développent une bibliothèque BIM nationale. Chaque objet numérique – fenêtre, élément en béton, produit isolant – intègre des données de cycle de vie précises : origine des matériaux, performance énergétique, recyclabilité, potentiel de réchauffement global. Ce travail anticipe les exigences du futur règlement européen sur les produits de construction et conditionne l’accès aux financements du programme Portugal 2030.
Le comité technique de normalisation CT 197 – BIM, coordonné par l’IPQ et le LNEC, prépare l’adaptation portugaise des normes EN ISO 19650. Les premiers guides techniques destinés aux maîtres d’ouvrage publics et aux concepteurs sont attendus d’ici fin 2026. L’objectif est d’homogénéiser les pratiques et de réduire les incertitudes contractuelles liées au numérique.
La convergence entre BIM, capteurs IoT et modélisation avancée permet déjà le suivi en temps réel des performances énergétiques et structurelles de nouveaux hôpitaux et infrastructures routières. Couplée à la préfabrication modulaire, cette approche facilite la conception de bâtiments à consommation quasi nulle (NZEB) et réduit d’environ 20 % les déchets de chantier, un enjeu central dans la stratégie nationale « Construir Portugal ».
Tension entre ambitions numériques et capacités des PME
Si les grands groupes et les promoteurs intégrés tirent pleinement parti du BIM, la majorité des petites et moyennes entreprises – qui constituent l’essentiel du tissu de la construction – peine à suivre. Le coût des licences logicielles, l’investissement dans du matériel informatique performant et la nécessité de former les équipes pèsent lourdement sur leurs capacités financières.
Le quatrième pilier de la stratégie PortugalBIM prévoit le déploiement de programmes de formation gratuits et de modules d’enseignement d’ici la fin 2026 pour atténuer l’écart entre les exigences réglementaires en modèles numériques et la priorité donnée au prix le plus bas dans les marchés publics et privés.
Cap sur la décarbonation et l’après‑PRR
Sur le plan financier, la fin de la phase de validation des jalons du Plan de relance et de résilience (PRR), doté de près de 22 milliards d’euros, oblige l’État portugais à réorienter les sources de financement des projets résidentiels. Pour atteindre l’objectif révisé de construction et rénovation jusqu’à 40 000 logements d’ici la fin de l’année, le budget de l’État et les fonds européens du programme Portugal 2030 prennent progressivement le relais, alors qu’environ 12 000 chantiers restent à finaliser après l’échéance du 31 août.
La plupart des projets immobiliers adoptent désormais les standards européens de bâtiments à consommation quasi nulle et visent des certifications environnementales exigeantes telles que LEED ou BREEAM. Ces efforts s’inscrivent dans l’objectif national de réduction de 55 % des émissions de gaz à effet de serre à l’horizon 2030, auquel la construction est appelée à contribuer fortement.
Normes européennes des bâtiments à consommation quasi nulle
Un front commun structuré par les grands rendez-vous du secteur
Cette transformation est accompagnée par une intense activité scientifique et professionnelle. La Faculté d’ingénierie de l’Université de Porto (FEUP) a accueilli le 6e congrès PTBIM, inauguré par la secrétaire d’État au Logement, Patrícia Gonçalves Costa, pour officialiser le déploiement de la feuille de route numérique. Le LNEC a, de son côté, annoncé fin août les finalistes du « Prémio de Excelência BIM 2026 », distinguant notamment le Plan général de drainage de Lisbonne, le futur hôpital de Lisbonne Est porté par Mota-Engil Global, et un outil d’automatisation intelligente développé par Ventura + Partners.
D’autres événements, comme le Congresso Construção de l’Université d’Aveiro ou la foire Concreta à Porto, se concentrent sur la décarbonation, les matériaux à faible empreinte carbone, les prototypes de construction industrialisée et les systèmes de maison intelligente. Ensemble, ils illustrent le repositionnement rapide de la filière portugaise de la construction, désormais structurée autour de trois axes : industrialisation off-site, numérisation intégrale des processus et transition écologique.
Dans ce nouveau paysage, la Révolution industrielle en construction : le Portugal à l’avant-garde se traduit par un pari assumé sur la productivité, la qualité et la durabilité, au prix d’une adaptation accélérée pour l’ensemble des acteurs de la chaîne de valeur.
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