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Sanctions contre l’Iran : La Chine tire profit du blocus apparent

par | Actualités
Publié le 1 juin 2026

Les sanctions américaines et le blocus maritime visant à étrangler les exportations pétrolières iraniennes n’empêchent pas le brut de la République islamique de continuer à affluer vers la Chine. Au contraire, Pékin apparaît comme le principal bénéficiaire économique d’un dispositif qu’il contribue méthodiquement à contourner, tout en protégeant juridiquement ses raffineries et en consolidant sa position géopolitique face à Washington.

Retrouvez le podcast de cet article ci-dessous :

par Cyril Jarnias

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Un pétrole iranien massivement redirigé vers la Chine

Depuis le retrait des États-Unis de l’accord nucléaire et le rétablissement de sanctions renforcées, l’Iran a vu la quasi-totalité de ses débouchés officiels se fermer. Pourtant, ses exportations de brut n’ont pas cessé. Elles se sont en pratique recentrées presque exclusivement sur la Chine, qui absorberait désormais plus de 80 %, voire jusqu’à 90 % du pétrole iranien exporté.

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En 2024, près de 14 % des importations chinoises de brut provenaient d’Iran, avec des flux évalués entre 1,38 et 1,5 million de barils par jour.

Officiellement, les autorités chinoises affirment ne plus importer une seule goutte de brut iranien depuis 2023. Dans la réalité, un système complexe de navires sous pavillons de complaisance, de transferts de cargaisons en haute mer et de sociétés-écrans permet de faire entrer sur le territoire chinois des volumes considérables de pétrole dont l’origine est masquée, souvent déclarée comme malaisienne ou indonésienne.

Les “teapot refineries” au cœur du dispositif chinois

Les grandes compagnies publiques chinoises, très exposées au système financier américain, se tiennent en retrait du pétrole iranien depuis 2018-2019. Le relais a été assuré par un tissu de raffineries indépendantes, surnommées “teapots”, concentrées notamment dans la province de Shandong, au nord-est de la Chine.

Ces raffineries représentent environ un quart des capacitités de raffinage du pays. Elles opèrent largement en marge des grands circuits financiers internationaux et n’exportent guère leurs produits finis, ce qui les rend moins vulnérables à des représailles directes des États-Unis. Elles sont devenues les principaux clients des cargaisons iraniennes à prix cassé.

Attention :

L’OFAC américain a sanctionné plusieurs raffineries chinoises comme Shandong Shouguang Luqing, Shandong Shengxing, Hebei Xinhai, Shandong Jincheng et Hengli Petrochemical pour avoir acheté du brut iranien, impliquant des sociétés écrans liées aux Gardiens de la révolution.

Selon les autorités américaines, la seule Hengli, avec une capacité de traitement d’environ 400 000 barils par jour dans le port de Dalian, a reçu depuis 2023 des cargaisons de brut iranien acheminées par une flotte de tankers opaques, générant des centaines de millions de dollars de revenus pour l’appareil militaire iranien.

Un modèle économique fondé sur la décote iranienne

L’attrait de ce brut sanctionné pour les raffineurs indépendants chinois repose sur une décote structurelle. L’Iran est contraint de vendre son pétrole environ 10 à 14 dollars en dessous des cours de référence internationaux pour trouver preneur dans des conditions de forte contrainte financière et logistique.

Bon à savoir :

Les teapots achètent le brut avec un rabais de 10 dollars par baril (Brent – 10 dollars), le raffinent, et revendent les produits (essence, diesel, naphta) au prix du marché mondial. Sur des volumes mensuels de dizaines de millions de barils, cet écart génère des marges structurelles, récurrentes et prévisibles de plusieurs centaines de millions de dollars.

En 2024, des estimations fondées sur les données du cabinet Vortexa évoquaient environ 90 à 93 millions de barils de brut iranien encore hors du champ d’un blocus déclaré, essentiellement destinés au marché chinois. Malgré la campagne américaine dite “Economic Fury”, qui a déjà visé une quarantaine de navires et de sociétés liés à ce commerce, l’ensemble du circuit demeure pour l’essentiel opérationnel.

Un empire maritime fantôme pour contourner le blocus

Pour entretenir ce flux, Téhéran et ses partenaires recourent à ce que les analystes décrivent comme une “flotte fantôme” ou “fleet noire”, estimée à près de 900 navires impliqués plus ou moins directement dans la violation des sanctions. Ces tankers désactivent régulièrement leurs systèmes d’identification automatique (AIS), changent de nom, de pavillon et de propriétaire, et opèrent en dehors des cadres habituels du droit maritime international.

Exemple :

Le pétrole brut chargé sur l’île iranienne de Kharg est transféré de navire à navire en haute mer, notamment au large de la Malaisie ou à l’est de la péninsule malaisienne, dans la plus grande zone de regroupement de tankers clandestins. Les transpondeurs sont éteints pour effacer toute traçabilité, puis le pétrole est re-déclaré comme originaire de pays tiers comme la Malaisie ou l’Indonésie avant d’entrer dans des ports chinois.

Des enquêtes menées par des médias et des ONG spécialisées, comme le Financial Times associé à l’organisation C4ADS, ont mis au jour des montages impliquant des hypothèques maritimes sur les navires servant de garantie aux transactions. Des sociétés comme Ocean Glory Giant, enregistrée au Panama, ont ainsi utilisé des flottes de tankers placées sous des holdings distinctes, chacune gérée par un administrateur chinois peu connu, pour transporter au moins 130 millions de barils de brut, dont environ la moitié provenait de l’Iran, à destination de la Chine.

Paiements en yuan et circuits financiers alternatifs

Face au contrôle américain sur le dollar et sur le système bancaire international, l’Iran et la Chine ont mis en place des mécanismes financiers alternatifs. De plus en plus de cargaisons iraniennes sont réglées en yuan, parfois via des banques chinoises à Shanghai, ou encore à travers des schémas de compensation et de troc, sans flux monétaires en dollars directement traçables.

La Banque de Kunlun est citée comme un établissement poursuivant le règlement de transactions pétrolières liées à l’Iran et à la Russie via le système de paiement interbancaire chinois CIPS, en utilisant des mécanismes de compensation croisée entre exportations et importations plutôt que des virements classiques libellés en monnaie américaine.

Banque de Kunlun

Par ailleurs, une entité financière peu connue, Chuxin, sert de pivot à certains de ces circuits : les paiements pour le brut iranien ne transitent pas directement vers Téhéran, mais rémunèrent des entreprises chinoises impliquées dans des projets de construction et d’infrastructures en Iran. Selon des estimations pour 2024, ce montage couvert par l’assureur public chinois Sinosure aurait permis de transférer environ 8,4 milliards de dollars.

La riposte américaine et l’activation de la loi de blocage chinoise

Pour contrer cette architecture parallèle, Washington a multiplié les mesures de coercition. Des vagues successives de sanctions ont visé à la fois les “teapots” de Shandong, des terminaux portuaires comme Qingdao Haiye Oil Terminal, des navires de la flotte fantôme et des acteurs de la “shadow banking” iranienne. L’OFAC a, au total, pris des mesures contre des dizaines de sociétés et près de 40 navires, et bloqué des centaines de millions de dollars associés à des entités servant de façade aux Gardiens de la révolution.

Les États-Unis ont également menacé de droits de douane de 25 % sur les exportations vers le territoire américain des partenaires commerciaux de l’Iran, et prévenu les banques traitant avec des raffineries chinoises réglant Téhéran, notamment pour des passages dans le détroit d’Ormuz.

Astuce :

Le 2 mai 2026, la Chine a activé sa loi de blocage pour la première fois depuis 2021, ordonnant aux entreprises et banques chinoises de ne pas se conformer aux sanctions extraterritoriales américaines. Les sanctions visant cinq raffineries chinoises sont considérées comme non reconnues, non appliquées et non respectées sur le territoire chinois, obligeant légalement ces raffineries à poursuivre leurs activités, y compris l’achat de brut iranien à prix décoté.

Cette réponse juridique consolide la rentabilité du schéma : tant que Pékin maintient ce cadre, la décote de 10 dollars par baril sur le brut iranien se transforme mécaniquement en profit pour les raffineurs, tout en assurant à Téhéran un débouché stable malgré le blocus.

Un enjeu géopolitique majeur dans un ordre multipolaire

Au-delà des flux physiques et financiers, la question iranienne cristallise une confrontation stratégique plus large entre Washington et Pékin. Les États-Unis accusent la Chine de miner l’efficacité de leur dispositif de sanctions, de constituer des stocks stratégiques excessifs et de perturber l’équilibre du marché énergétique mondial. Pékin, de son côté, rejette la légalité de ces mesures qu’elle juge unilatérales et extraterritoriales, et se présente comme un acteur soucieux de “stabilité régionale” et de libre circulation des marchandises.

Le blocus américain des ports iraniens est un comportement dangereux et irresponsable qui ne ferait qu’aggraver les tensions.

Autorités chinoises

Pour l’Iran, l’appui chinois et les montages de contournement ne compensent pas entièrement la contraction de son économie, marquée par un recul du PIB et une chute de sa monnaie. Mais ils limitent l’impact des sanctions les plus sévères et préservent une source essentielle de revenus. Pour la Chine, ces circuits parallèles offrent un pétrole bon marché et renforcent un partenariat stratégique en Eurasie, tout en illustrant sa capacité à défier l’hégémonie financière américaine.

Dans ce jeu à somme non nulle, le “blocus apparent” contre l’Iran se révèle moins comme une fermeture hermétique que comme un théâtre de recomposition des rapports de force, où la Chine, en exploitant les failles et en protégeant ses raffineries, tire un avantage économique autant qu’un levier géopolitique.

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