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Albanie : contestation du mégaprojet touristique et accusations de guerre hybride

par | Actualités
Publié le 2 septembre 2026

Au cœur d’une contestation inédite en Albanie, le Premier ministre Edi Rama a qualifié les manifestations contre un vaste projet touristique de « guerre hybride » menée depuis l’étranger, suscitant une vive riposte de l’opposition et alimentant le débat sur l’avenir environnemental et politique du pays.

Retrouvez le podcast de cet article ci-dessous :

par Cyril Jarnias

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Un mouvement de protestation sans précédent autour du projet Sazan–Vjosa-Narta

Depuis la mi-mai 2026, l’Albanie est traversée par un mouvement de mobilisation populaire d’ampleur inédite, rapidement baptisé « Révolution des flamants roses » (Revolucioni i Flamingove). Parti du village côtier de Zvërnec, où les premiers bulldozers, engins de chantier et clôtures barbelées sont apparus le 16 mai pour boucler l’accès aux plages publiques, le mouvement s’est mué en contestation nationale.

1,4 milliard

Ce montant correspond au coût de la première phase du projet de complexe touristique de luxe prévu sur l’île de Sazan et dans la lagune protégée de Vjosa-Narta, suscitant la colère locale.

Ce projet est porté par Affinity Partners, la société d’investissement dirigée par Jared Kushner, gendre de l’ancien président américain Donald Trump, avec l’implication d’Ivanka Trump et de partenaires financiers du Golfe. Le gouvernement albanais soutient activement l’initiative, via notamment le Conseil national du territoire (KKT), présidé par Edi Rama, autorisé par la loi 21/2024 à délivrer des permis de construire pour des projets touristiques stratégiques dans des réserves naturelles.

Attention :

Les opposants dénoncent un risque majeur pour un écosystème côtier préservé de Méditerranée. La lagune de Vjosa-Narta, près du delta de la Vjosa, abrite des zones de reproduction et de passage pour des milliers de flamants et pélicans migrateurs, des habitats essentiels pour tortues marines et le phoque moine de Méditerranée, espèce en danger critique. Des ONG comme PPNEA–BirdLife Albania alertent contre l’urbanisation du site.

Des plages bouclées à la « Révolution des flamants roses »

Après les premières tensions à Zvërnec, la situation dégénère le 30 mai, lorsqu’une société de sécurité privée chargée de protéger le chantier expulse violemment plusieurs manifestants. Les vidéos de ces incidents, relayées massivement sur les réseaux sociaux, provoquent une indignation nationale.

Dès le 31 mai, la contestation se déplace à Tirana. Des rassemblements quotidiens s’organisent sur le boulevard Dëshmorët e Kombit, face aux bureaux du Premier ministre. Les participants adoptent le flamant rose comme symbole de la biodiversité menacée : oiseaux gonflables, pancartes roses et slogans écologistes se multiplient dans les cortèges.

Bon à savoir :

Le mouvement d’été dépasse l’opposition au projet Sazan–Vjosa-Narta, dénonçant privatisation, hausse des prix et corruption systémique. Les manifestants réclament la démission d’Edi Rama et un gouvernement technique, avec 80 jours consécutifs de mobilisation le 18 août, puis 94 jours au 1er septembre.

La contestation bénéficie également de relais à l’étranger. Le 20 août, une flottille de solidarité internationale, réunissant des membres de la diaspora albanaise et des activistes italiens, quitte le port de Brindisi en direction de l’Albanie pour appuyer la Révolution des flamants roses.

Rama parle de « guerre hybride » et d’ennemis étrangers

C’est dans ce contexte qu’Edi Rama multiplie, début juin, les déclarations dans les médias internationaux. Lors d’une interview à Euronews le 5 juin, puis dans d’autres interventions, notamment sur CNN et en marge du sommet UE–Balkans occidentaux à Tivat au Monténégro, le Premier ministre affirme que les mobilisations ne sont pas le fruit d’un mouvement citoyen spontané, mais d’une opération de « guerre hybride » dirigée contre l’Albanie.

Selon lui, des puissances étrangères exploiteraient l’affaire pour nuire à l’attractivité économique du pays, à travers une armée de « bots », faux profils et trolls sur les réseaux sociaux, chargés de stimuler la colère en ligne. Edi Rama cite explicitement l’Iran, la Russie et certains milieux nationalistes grecs parmi les acteurs susceptibles de chercher à déstabiliser le pays, sans toutefois produire d’éléments publics détaillés à l’appui de ces accusations.

Edi Rama

Le chef du gouvernement affirme que les manifestations viseraient à ternir l’image internationale de l’Albanie en produisant des « images de violences et d’incendies » afin de décourager investisseurs et touristes. Il soutient que les projets touristiques de prestige sont indispensables pour moderniser l’économie et créer des emplois, et assure que des critères stricts de durabilité environnementale seront imposés aux développeurs.

Rama écarte en outre comme « pure fantaisie » les rumeurs de prétendues négociations secrètes avec Benjamin Netanyahou et Jared Kushner pour l’installation de réfugiés palestiniens à Zvërnec.

Un refus catégorique de céder aux pressions de la rue

Malgré l’ampleur du mouvement, Edi Rama maintient fermement le cap. Le 8 juin, il réaffirme sa détermination à poursuivre le projet, affirmant qu’il n’existe « aucune chance » que l’avenir des grands investissements en Albanie soit dicté par les protestations de rue. Il souligne que ce complexe doit, selon lui, transformer l’image du pays dans le segment du tourisme haut de gamme.

Exemple :

À la mi-juin, le Premier ministre italien, confronté aux appels à sa démission et aux demandes de gouvernement technique, déclare dans les médias italiens qu’il ne quittera pas ses fonctions avant l’adhésion officielle de l’Albanie à l’UE, fixée à 2030. Face au slogan « Nouvelle Albanie » des manifestants, il les défie de présenter un « projet écrit, concret », tout en exprimant son scepticisme sur la viabilité de leurs propositions.

Rama présente la révolte comme une manifestation de « mécontentement des attentes », qu’il juge typique d’un pays en transition économique rapide. Il critique également l’écosystème de la contestation, qualifiant le lieu de rassemblement à Tirana de « studio pour nourrir l’algorithme » et de « marché aux likes », visant directement blogueurs et influenceurs engagés dans le mouvement.

Offensive verbale et communicationnelle contre les médias et les activistes

Cette stratégie s’accompagne d’un durcissement du ton à l’égard des médias et des figures liées à la mobilisation. Le 20 juin, Edi Rama adresse des plaintes écrites à plusieurs grands médias internationaux, dont CNN, qu’il accuse de donner une image déformée et sensationnaliste de la situation en Albanie.

Astuce :

Le 29 juin, publication sur les réseaux sociaux du casier judiciaire d’un signataire de pétition, mentionnant des infractions de droit commun. Dans le même message, l’auteur affirme que « les corbeaux et les vautours ont enfin pris les flamants en otage, sous le drapeau de la “Nouvelle Albanie” », suggérant que la contestation aurait été détournée par des acteurs opportunistes ou criminels.

Sur le plan historique et symbolique, le Premier ministre va jusqu’à comparer certains manifestants et courants d’opposition utilisant le slogan nationaliste « Shqipëria e shqiptarëve » (« L’Albanie aux Albanais ») à des « phalanges hitlériennes ». Ces propos renforcent les accusations d’excès rhétoriques formulées par ses adversaires.

L’opposition dénonce une dérive paranoïaque et l’usage politique du concept de « guerre hybride »

Les forces d’opposition, déjà mobilisées depuis la fin 2025 contre ce qu’elles considèrent comme des fraudes électorales et des scandales de corruption, rejettent avec force la thèse de la « guerre hybride ». Le chef du Parti démocrate, Sali Berisha, compare cette rhétorique à l’obsession des ennemis internes et externes caractéristique du dictateur communiste Enver Hoxha.

Il qualifie d’« idiotie sans précédent » l’idée que la Grèce chercherait à saboter le tourisme albanais par des moyens hybrides, jugeant qu’un pays avec des milliers de kilomètres de côtes n’aurait aucun intérêt économique à affaiblir un projet concurrent en Albanie. Il estime également « folle » l’assimilation des manifestants à des partisans d’Adolf Hitler en raison de leur usage d’un slogan associé à Mid’hat Frashëri, figure du nationalisme anticommuniste albanais.

Berisha

L’ancien Premier ministre accuse par ailleurs Edi Rama d’avoir tendu un « piège » à la famille Kushner en lui proposant des terrains à Zvërnec dont il savait qu’ils étaient au cœur de litiges fonciers et d’enquêtes judiciaires. Ces investigations, rappelle-t-il, sont conduites par le SPAK, le parquet spécialisé dans la lutte anticorruption.

Vives critiques au Parlement et dissensions dans la majorité

Au Parlement, plusieurs députés de l’opposition contestent l’usage du concept de « guerre hybride » et dénoncent la gestion sécuritaire des manifestations. Ina Zhupa, élue du Parti démocrate, affirme que les manifestants ne sont ni des agents grecs, ni russes, ni d’aucune puissance étrangère, mais des citoyens albanais préoccupés par l’avenir de leur pays. Elle fustige la « bétonisation » de la lagune de Narta et de Zvërnec et critique la majorité pour avoir refusé une interpellation d’urgence sur la gestion des zones protégées.

Si le Premier ministre persiste à évoquer une « guerre hybride », il doit venir expliquer devant l’Assemblée qui attaque précisément l’Albanie et par quels moyens. Le gouvernement utilise ce registre pour masquer les violences policières, notamment l’usage de gaz irritants et de canons à eau contre des manifestants pacifiques.

Erald Kapri, député de l’opposition Mundësia

Jorida Tabaku, autre élue démocrate, condamne ce qu’elle perçoit comme une propagande arrogante et une force policière disproportionnée déployée contre des jeunes mobilisés de façon non violente.

Nous sommes sur la terre de l’Albanie, et non sur nos propriétés privées. Pour faire face aux campagnes de désinformation, l’État devrait publier l’ensemble des documents liés au projet Sazan–Vjosa-Narta : demandes de permis, études d’impact environnemental, identité précise des investisseurs, historique des transactions foncières. Ces informations devraient être accessibles à tous sur un site dédié.

Député socialiste Erion Braçe

Enjeux environnementaux, européens et anticorruption

Au-delà du bras de fer politique, le projet soulève des questions de fond. L’Agence nationale anticorruption annonce l’ouverture d’une enquête préliminaire sur les conditions d’octroi des permis et des titres de propriété pour Sazan et Zvërnec. De son côté, la Commission européenne adresse à l’Albanie un avertissement formel : le non-respect des normes de protection de la nature et l’urbanisation de parcs nationaux pourraient compromettre les négociations d’adhésion à l’Union.

85

La part des dossiers traités par la justice albanaise qui concernent des périodes antérieures au mandat d’Edi Rama, selon son bilan anticorruption.

Entre les partisans d’une transformation rapide du pays par des investissements massifs et ceux qui redoutent la destruction irréversible de zones protégées et l’accaparement des biens publics, l’Albanie voit s’installer une confrontation durable. La qualification de la contestation en « guerre hybride » par le Premier ministre marque une escalade dans le discours officiel, tandis que la « Révolution des flamants roses » continue de structurer l’opposition politique et citoyenne autour des enjeux écologiques, démocratiques et européens du pays.

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