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L’euro numérique prend un tournant majeur à Bruxelles

par | Actualités
Publié le 24 juin 2026

L’euro numérique a franchi une étape politique décisive à Bruxelles avec l’adoption, par la commission des Affaires économiques et monétaires (ECON) du Parlement européen, du rapport législatif qui doit encadrer sa création. Ce vote, intervenu le 23 juin 2026, relance un dossier bloqué depuis trois ans et ouvre la voie à un calendrier désormais structuré, qui pourrait aboutir à une mise en circulation auprès du grand public à l’horizon 2029.

Retrouvez le podcast de cet article ci-dessous :

par Cyril Jarnias

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Un vote clé qui débloque trois ans d’impasse

Réunie à Bruxelles, la commission ECON du Parlement européen a approuvé sa position de négociation sur le règlement établissant le cadre juridique de l’euro numérique. Le texte a été adopté par 43 voix pour, 14 contre et 1 abstention. Ce résultat met fin à une longue phase de paralysie législative depuis la première proposition de la Commission européenne, déposée en juin 2023.

Bon à savoir :

Ce vote fait partie d’un ensemble plus large appelé « paquet monnaie unique », qui inclut des textes sur l’utilisation de l’euro numérique dans les pays tiers et sur son statut de moyen de paiement ayant cours légal. Les eurodéputés ont approuvé ces textes avec de larges majorités.

Le rapporteur, l’eurodéputé conservateur espagnol Fernando Navarrete Rojas (PPE), a conduit les négociations internes qui ont permis de rapprocher des positions initialement très divergentes, notamment autour de la protection de la vie privée, de la coexistence avec les banques commerciales et de l’architecture technique (en ligne et hors ligne).

La présidente de la commission ECON, la Française Aurore Lalucq (S&D), a salué un moment qualifié de « jour historique » pour l’intégration financière européenne, soulignant la portée stratégique du projet pour la souveraineté monétaire de l’Union.

Prochaines étapes institutionnelles à Bruxelles

Le vote de la commission n’est qu’une étape. Le mandat de négociation doit maintenant être confirmé en séance plénière du Parlement européen début juillet 2026. Sauf surprise, cette validation ouvrira la phase suivante : les négociations interinstitutionnelles, dites « trilogues », entre le Parlement, le Conseil de l’UE et la Commission européenne.

2026

L’accord final sur le cadre juridique de l’euro numérique est envisagé avant la fin de l’année 2026, après que le Conseil a adopté sa position commune en décembre 2025.

Une fois l’accord politique obtenu, l’adoption formelle du cadre légal est envisagée pour le milieu de 2027. Ce jalon conditionne le lancement, par la Banque centrale européenne (BCE), d’une phase pilote grandeur nature.

Un projet piloté par la BCE pour une nouvelle monnaie centrale

L’euro numérique est un projet de monnaie numérique de banque centrale (MNBC) porté par la BCE, sous l’impulsion de sa présidente Christine Lagarde et du membre du directoire en charge du dossier, Piero Cipollone. L’objectif est de doter la zone euro d’une forme numérique de la monnaie centrale, accessible aux particuliers et aux entreprises, en complément des billets et des pièces.

Attention :

Cette monnaie doit répondre à trois défis : la transformation technologique des paiements dématérialisés et mobiles, les enjeux géopolitiques avec 60 à 70 % des paiements par carte dans la zone euro traités par des acteurs américains comme Visa, Mastercard, Apple Pay ou Google Pay, et la montée des cryptomonnaies privées et des stablecoins indexés sur le dollar qui menacent la souveraineté monétaire européenne.

L’euro numérique est conçu comme une infrastructure européenne, publique et souveraine, destinée à réduire cette dépendance et à offrir une alternative au secteur privé, dans un monde où d’autres grandes puissances, comme la Chine, avancent déjà avec leurs propres monnaies numériques de banque centrale. À l’inverse, aux États‑Unis, le Sénat a récemment gelé le développement d’un dollar numérique, laissant à l’Europe une fenêtre d’opportunité.

Un calendrier progressif jusqu’en 2029

Le calendrier esquissé à Bruxelles prévoit plusieurs phases successives. Si le règlement est adopté comme prévu d’ici la fin de 2026 et formellement entériné mi‑2027, la BCE lancera alors une phase pilote d’une durée de douze mois, durant la seconde moitié de 2027.

Exemple :

Ce pilote se déroulerait dans un environnement contrôlé, limité dans un premier temps à un cercle restreint : personnel de la BCE et des banques centrales nationales, ainsi qu’un nombre choisi de commerçants et d’intermédiaires de paiement. L’objectif est de tester, en conditions réelles, les fonctionnalités en ligne et hors ligne, les interfaces avec les terminaux de paiement et les applications mobiles, ainsi que les mécanismes de sécurité et de confidentialité.

Une « procédure d’appel à manifestation d’intérêt » est déjà préparée pour sélectionner les prestataires de services de paiement (banques, fintechs, opérateurs postaux) qui participeront à ce pilote. À l’issue de cette phase, et sous réserve que les tests soient jugés concluants, la première émission et la mise à disposition du grand public interviendraient au cours de l’année 2029.

Une architecture double : paiements en ligne et hors ligne

L’un des points de blocage initiaux portait sur le choix entre une architecture exclusivement hors ligne et un modèle fondé sur des comptes. Le compromis désormais validé retient une approche mixte.

En mode en ligne, l’euro numérique fonctionnerait via un système de comptes gérés par les prestataires de services de paiement, comme les banques ou les fintechs. Les utilisateurs disposeraient d’un « portefeuille » numérique adossé à ces comptes, permettant des paiements instantanés pour les achats en magasin, sur internet ou entre particuliers.

Astuce :

Un mode hors ligne gratuit permet des paiements de proche à proche via NFC, sans connexion internet, sans conservation de trace centrale pour une confidentialité proche de l’argent liquide.

Cette confidentialité renforcée a toutefois une contrepartie : en cas de perte ou de vol du support physique (téléphone, carte ou autre dispositif stockant les unités hors ligne), les montants « chargés » localement seraient définitivement perdus, à l’image de billets égarés. Le texte impose par ailleurs le recours à des technologies cryptographiques de pointe, notamment les « Zero‑Knowledge Proofs », afin de permettre la vérification des transactions sans révéler l’identité ou les données personnelles des utilisateurs.

Confidentialité et limites de détention pour préserver les banques

La question de la protection des données personnelles a été au cœur des discussions au Parlement. Le compromis prévoit que ni la BCE ni les banques centrales nationales n’auront accès aux données d’identification des utilisateurs pour les paiements en ligne. Ces informations resteront aux mains des intermédiaires de paiement, dans un cadre réglementaire déjà existant, tandis que l’infrastructure centrale se cantonnera au traitement des opérations et à la gestion de la monnaie.

3000

La BCE propose un plafond indicatif de 3 000 euros par citoyen pour l’euro numérique en phase pilote, tandis que la Bundesbank suggère un seuil plus bas entre 1 500 et 2 500 euros.

Le compromis législatif adopté en juin 2026 prévoit que le niveau définitif de ce plafond sera arrêté ultérieurement par la Commission européenne, via un acte délégué, sur la base d’une recommandation technique de la BCE. Les dépôts en euro numérique ne produiront de toute façon aucun intérêt, avec un taux explicitement fixé à 0 %, afin de ne pas concurrencer les livrets d’épargne et comptes rémunérés proposés par les banques.

Les entreprises, elles, ne seront pas autorisées à stocker des montants importants en euro numérique. Les sommes reçues devront être transférées sur leurs comptes bancaires classiques dans un délai maximal de 24 heures, pour éviter toute désintermédiation durable du système financier privé.

Complément et non remplacement des espèces

Les institutions européennes insistent sur le fait que l’euro numérique viendra compléter, et non remplacer, les billets et pièces. Le principe de coexistence est explicitement ancré dans les textes à l’étude. En parallèle, un autre volet législatif vise à garantir l’acceptation des espèces et l’accès physique aux distributeurs et services de retrait dans toute la zone euro.

Bon à savoir :

Les citoyens conserveront le choix de leurs moyens de paiement, et l’euro numérique offrira une option supplémentaire, intégrée aux solutions numériques existantes, notamment pour les paiements instantanés, en ligne ou de personne à personne.

Les services de base liés à l’euro numérique – ouverture d’un portefeuille, opérations courantes du quotidien – seront gratuits pour les particuliers. La distribution s’appuiera sur les réseaux bancaires, les bureaux de poste et les prestataires de services de paiement agréés, qui serviront d’interface entre la banque centrale et le public.

Des coûts importants et des réticences dans le secteur bancaire

La construction de l’infrastructure de l’euro numérique par l’Eurosystème est évaluée à 1,3 milliard d’euros, avec des coûts de fonctionnement d’environ 320 millions d’euros par an. Pour le secteur financier privé, l’adaptation des systèmes et des réseaux pourrait être beaucoup plus onéreuse.

La facture globale pour les acteurs financiers européens se situerait entre 18 et 30 milliards d’euros. À la suite du vote du 23 juin, plusieurs fédérations professionnelles, dont la belge Febelfin, ont appelé les législateurs à prévoir un déploiement progressif et techniquement simplifié, afin de limiter les risques opérationnels et de ne pas fragiliser la rentabilité des solutions privées existantes, comme l’initiative européenne Wero.

Fédération bancaire européenne (FBE)

Ces réserves illustrent les tensions autour d’un projet qui, tout en visant à renforcer l’autonomie stratégique de l’Europe, pourrait rebattre les cartes du marché des paiements, aujourd’hui largement dominé par des groupes extra‑européens.

Intégration technique et standardisation européenne

Sur le plan technique, la BCE avance également. Des accords ont été signés le 24 avril 2026 avec plusieurs organismes européens de normalisation, dont ECPC, Nexo Standards et Berlin Group. Ces partenariats visent à assurer l’intégration fluide de l’euro numérique dans les infrastructures existantes : terminaux de paiement, systèmes de cartes et applications mobiles utilisées au quotidien par les consommateurs et les commerçants.

Phase de normalisation de l’euro numérique

La BCE élabore un Rulebook définissant les règles, standards techniques et obligations des prestataires pour un déploiement homogène dans la zone euro.

Rulebook détaillé

Règles de fonctionnement, standards techniques et obligations des prestataires de services de paiement.

Déploiement homogène

Permettre une mise en œuvre uniforme de l’euro numérique dans l’ensemble de la zone euro.

Ainsi, avec le tournant pris à Bruxelles, l’euro numérique quitte progressivement le stade théorique pour entrer dans une phase de construction concrète, à la fois juridique, technique et politique, qui pourrait transformer en profondeur le paysage des paiements en Europe à l’horizon de la prochaine décennie.

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